19.7.05

Présentation

BAUDELAIRE TRADUCTEUR DE POE


Pourquoi Baudelaire a-t-il traduit Poe? C'est la question à laquelle que j'ai tenté de répondre dans ce mémoire de recherche, réalisé dans le cadre de mes études universitaires (Maîtrise de littérature comparée à l'Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris 3). Au-delà du rapport entre les deux écrivains, c'est plus généralement le rapport de Baudelaire à la traduction qui est ici interrogé. L'intuition qui m'a poussée à travailler sur ce sujet était que la traduction avait eu un rôle majeur dans le devenir poète de Baudelaire. Cette intuition a été largement confirmée par mes recherches et la traduction s'est révélée une clé de lecture très intéressante pour cerner le rapport de Baudelaire à l'écriture et à la langue. Bonne lecture!


TABLE DES MATIERES

Introduction

Première partie: Les motivations de Baudelaire

Deuxième partie: La constitution de la signification française de l'oeuvre de Poe par Baudelaire

Troisième partie: Traduction et poésie, ou l'influence de la traduction sur l'oeuvre de poète de Baudelaire

Conclusion


Annexe: Poèmes de Poe, Longfellow et Gray (en anglais et dans une traduction française)

Bibliographie

Table des matières détaillée



TABLE DES ABREVIATIONS


Pour les références exactes, consulter la bibliographie.



HE E.POE, Histoires extraordinaires. Traduites par Charles Baudelaire.
NHE ______, Nouvelles Histoires extraordinaires. Traduites par Baudelaire.
HGS ______, Histoires grotesques et sérieuses. Traduites par Baudelaire.
OEP ______, Œuvres en prose. Traduites par Baudelaire.

Cor.I ou II C.BAUDELAIRE, Correspondance, tome I ou II.
Fleurs _______________, Les Fleurs du mal.
EAP 1 _______________, « Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages ».
EAP 2 _______________, « Edgar Allan Poe, sa vie et ses œuvres ».
NNlles _______________, « Notes Nouvelles sur Edgar Poe ».

Introduction

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  • Dès leurs premières parutions, les traductions des œuvres d’Edgar Allan Poe par Baudelaire ont été très appréciées. Leurs publications en feuilletons dans différents journaux[1], puis en volumes entre 1856 et 1865, ont valu à Baudelaire d’être largement félicité pour ce travail par ses contemporains : en 1858, Le Moniteur Universel jugeait que «M.Baudelaire (…) a traduit [Edgar Poe] d’une manière remarquable dans des sujets très difficiles. » [2], et cent ans plus tard, dans un ouvrage qu’il consacre à la réception française de Poe, le critique américain Patrick F. Quinn écrivait : « A translation of this excellence is hardly less than a tour de force.» [3] .
    En dehors de la qualité des traductions qu’il a produites, ses lecteurs et ses critiques apprécient également l’enthousiasme de Baudelaire pour Poe, qui se manifeste par un certain acharnement à le faire connaître. En mars 1856 la Revue Française suggérait même que les lecteurs seraient plus touchés par l’éloquence et l’enthousiasme du préfacier que par l’auteur américain
    [4] ! Le temps a donné raison à cet enthousiasme : Edgar Poe est devenu pour la France et l’Europe un auteur majeur, tant par son influence sur la littérature à venir (il est notamment considéré comme un précurseur du roman policier et du roman d’anticipation) que par son succès populaire. Baudelaire, par ses traductions d’une partie de l’œuvre de Poe et les préfaces et articles qui les ont accompagnées, a contribué de façon considérable à ce succès. Léon Lemonnier, critique français qui s’est spécialisé dans la relation qui unit Edgar Poe et la France, estimait en 1928 que : « … Baudelaire a contribué puissamment à la gloire de Poe par sa parole et ses écrits »[5]. Même si d’autres que lui (et en particulier Mallarmé, autre traducteur illustre de Poe) se sont attachés à faire découvrir Poe, c’est bien Baudelaire qui a réussi à faire d’un auteur alors peu connu « un grand homme pour la France» [6], sinon pour l’Europe toute entière. Plus récemment, certains auteurs, comme Claude Richard[7] ou Jany Berretti[8], ont, eux, insisté sur les aspects négatifs que l’influence baudelairienne a pu avoir sur la réception française d’Edgar Poe et de son œuvre, et notamment sur ce qu’on pourrait appeler l’ombre portée de Baudelaire sur l’œuvre et le mythe qui accompagne la figure de l’auteur américain. Ces critiques nous montrent en creux la place prépondérante qu’occupe aujourd’hui encore le travail de Baudelaire parmi toutes les traductions et critiques de l’œuvre de l’auteur américain. Les Histoires extraordinaires traduites par Charles Baudelaire demeurent le recueil de Poe le plus connu et le plus lu en France, et la gloire de Baudelaire en tant que traducteur reste immense. Elle est telle qu’Inès Oseki-Depré le classe parmi « les grands traducteurs français du siècle (Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Madame de Staël, Leconte de Lisle) »[9], si bien qu’il n’est peut-être pas exagéré de penser qu’elle participe à sa gloire de poète.

    Cependant, si la qualité et l’importance pour l’histoire littéraire du travail de traducteur de Baudelaire sont largement reconnues, on est frappé de constater que la critique baudelairienne s’est finalement assez peu intéressée à ce pan de la vie du poète. Alors que certaines éditions ont été jusqu’à associer œuvre poétique et traductions dans un même recueil des œuvres complètes de Baudelaire
    [10], les enjeux propres au processus de la traduction pour Baudelaire sont le plus souvent absents des études et réflexions sur son œuvre. La question de la traduction proprement dite, si elle est abordée, est souvent réduite à celle de l’influence que Poe a pu exercer sur Baudelaire. Paul Valéry, par exemple, écrivait en 1929 que Baudelaire n’aurait été « qu’un émule de Gautier, sans doute, ou un excellent artiste du Parnasse, s’il [n’avait], par la curiosité de son esprit, mérité la chance de découvrir dans les ouvrages d’Edgar Poe un nouveau monde intellectuel »[11]. Mais les enjeux de la traduction (à la fois comme processus et comme activité) ne se résument pas à l’influence de Poe sur Baudelaire car celui-ci aurait pu être influencé par Poe par la simple lecture de ses œuvres. Les critiques de Baudelaire se sont également beaucoup intéressés à l’aspect économique du travail de traducteur de Baudelaire. Cette activité a effectivement été pour lui une rente de subsistance bienvenue étant donné ses constantes difficultés pécuniaires. Cependant, il nous semble qu’il s’agit là aussi d’une analyse réductrice : une activité qui a accompagné Baudelaire pendant dix-sept ans n’a sans doute pas eu dans sa vie une valeur exclusivement économique ; elle ne peut manquer d’avoir eu une certaine influence sur lui, par exemple sur sa façon d’appréhender l’écriture. Il faut peut-être voir dans cette analyse la marque d’un certain déni de la valeur propre de la traduction. Ce déni se manifeste plus ou moins fortement selon les époques et on le retrouve par exemple dans la thèse avancée par Claude Pichois[12] en 1967 - quelle qu’en soit la justesse sur le plan psychologique- qui voit dans l’activité de traduction de Baudelaire une procrastination de son propre travail de poète.


    Nous nous retrouvons donc face à un double constat : celui d’une insuffisance dans le domaine critique et celui d’une injustice faite à l’activité de traduction de Baudelaire, dont on n’imagine pas qu’elle ait pu entretenir un lien avec la constitution de son œuvre de poète. Or la seconde moitié du XXe siècle, qui a connu un important effort de théorisation du processus et de l’objet traduction, a été le moment d’une revalorisation de la traduction, dans la continuité de laquelle nous nous situons en ce début du XXIe siècle. Nous nous intéresserons donc exclusivement dans cette étude à cet aspect peu étudié de la vie et de la carrière de Baudelaire : son œuvre de traducteur.

    La traduction des œuvres d’Edgar Poe
    [13] a accompagné Baudelaire pendant près de dix-sept ans : de 1848 à 1865, années de maturité et de fécondité poétique[14]. Baudelaire a également traduit d’autres auteurs, de Quincey par exemple. La place qu’a eue la traduction dans sa vie et ses activités quotidiennes nous incite à penser que la traduction a eu un sens particulier pour lui. Quels sont les enjeux de la traduction pour le poète qu’est ou que veut devenir Baudelaire entre 1848 et 1865?
    Deux articles, qui tentent de rapprocher traduction et création poétique, nous ont orienté dans cette voie: dans un article de 1999, Eric Dayre, comparatiste français, avance que la traduction aurait permis à Baudelaire d’inventer le poème en prose
    [15], et Emily Salines, spécialiste de traduction, analyse, dans un recueil de 1999 traitant de l’interaction entre traduction et création, les mécanismes de l’appropriation par le biais de la traduction chez Baudelaire[16] en s’intéressant à certains poèmes, notamment « Le Guignon », patchwork littéraire composé de quelques vers introducteurs de Baudelaire et de vers traduits de Gray et de Longfellow.


    Le postulat de cette étude sera la définition de la traduction de Poe par Baudelaire comme échange de gloire et de sens. Cette définition est dérivée d’une expression employée par Paul Valéry dans Situation de Baudelaire : l’échange de valeurs : « Baudelaire, Edgar Poe échangent des valeurs.»
    [17] . « Celui-ci [Poe] livre à celui-là [Baudelaire] tout un système de pensées neuves et profondes. Il l’éclaire, il le féconde, il détermine ses opinions sur une quantité de sujets (…) Tout Baudelaire en est imprégné, inspiré, approfondi. Mais, en échange de ces biens, Baudelaire procure à la pensée de Poe une étendue infinie. Il la propose à l’avenir. » Pour Valéry, les valeurs échangées par le biais de la traduction semblent donc être: le sens, car Poe apporte à Baudelaire de la matière qui nourrira ses réflexions esthétiques; et: la gloire, ou postérité, car en faisant connaître et aimer Poe et son œuvre, Baudelaire assure à celle-ci sa survie dans le temps. Nous empruntons le terme de gloire à un texte de Walter Benjamin : La Tâche du traducteur[18], qui a également largement influencé notre postulat. Dans ce texte, Benjamin distingue dans la « vie » d’une œuvre trois moments : sa filiation (ses origines), sa création (ce qu’elle est), et sa survie (le moment de sa gloire). Pour lui, la traduction, comme la critique, découle de la gloire (ou célébrité) d’un texte en même temps qu’elle est une manifestation tangible de celle-ci, car l’œuvre elle-même ne peut être sa propre gloire, sa propre survie. La traduction des œuvres de Poe par Baudelaire a permis à ces œuvres d’atteindre un point de l’histoire que celles-ci n’auraient pu atteindre sans la traduction et les préfaces de Baudelaire.
    Le fil conducteur de cette étude sera donc l’exploration des modalités et du contenu de cet échange de gloire et de sens.


    La traduction est un phénomène complexe. Elle est à la fois un objet : une traduction que chacun peut lire, une activité : celle du traducteur, et un processus, qui fait se rencontrer deux langues, deux pensées et deux écritures. La traduction est d’abord l’œuvre d’un individu. Parler de sens, dans le cas présent, revient donc à parler de Baudelaire, du sens que la traduction a eu pour lui, du sens qu’il a trouvé dans Poe, et de celui qu’il a mis dans l’œuvre de l’écrivain américain. Par ailleurs, l’écrivain Baudelaire est pris dans une époque et dans un contexte donné, celui du milieu du 19e siècle en France, qui voit entre autres choses le développement du positivisme ou encore la Révolution de 1848 et le Second Empire. Parce que Baudelaire vit et écrit dans une certaine société, sa traduction est le fruit en même temps que la photographie d’une époque, de ses canons et de ses préoccupations politiques ou esthétiques. Précisons d’ailleurs que, près de cent cinquante ans après la parution des HE, la traduction de Baudelaire ne nous correspond sans doute plus complètement. Il faut peut-être voir dans les récentes remises en question de cette traduction, tant sur le plan de sa qualité
    [19] que sur le plan de son influence sur notre vision de Poe[20], le signe d’un changement d’époque. S’il est tentant de voir en Baudelaire un précurseur en maints domaines, dont celui de la traduction, il faut se garder de lire abusivement dans son oeuvre nos propres préoccupations. Ainsi, appréhender l’attachement de Baudelaire à produire une traduction littérale à l’aune des écrits d’Antoine Berman, qui datent des années 1990, serait une erreur ; car si la littéralité est pour Berman une façon d’accueillir à travers la traduction l’étranger, c’est-à-dire l’Autre, dans la langue, Baudelaire aurait plutôt tendance à faire une traduction littérale pour rester fidèle à l’étrangeté du texte, c’est-à-dire à ses effets fantastiques. Enfin, il nous faudra souligner le caractère multidirectionnel de la traduction, sorte d’alchimie par laquelle tous les éléments : texte, langue de traduction, traducteur, se trouvent finalement transformés, touchés par le processus.


    Pour tenter de mettre au jour ce qu’ont pu être les enjeux de la traduction pour Charles Baudelaire, nous nous pencherons dans un premier temps sur la question de ses motivations, c’est-à-dire sur ce que Baudelaire pense trouver dans Poe, ou ce qu’il veut lui prendre. L’étude de ces motivations nous fournira quelques points de repère grâce auxquels nous pourrons tenter d’analyser ensuite le travail effectivement réalisé par Baudelaire, à la fois traducteur et introducteur de Poe en France: nous montrerons qu’il est parvenu à donner à l’œuvre de Poe sa signification, et étudierons quel a été le processus de constitution de cette signification. Enfin, nous questionnerons l’influence de la traduction sur l’œuvre de Baudelaire. Ce que le processus, l’activité et l’objet lui ont apporté pour lui-même et pour son œuvre est l’aboutissement imprévisible de la métamorphose opérée par la traduction.





    [1] La première traduction de Poe publiée par Baudelaire est Révélation magnétique, parue dans La liberté de penser en juillet 1848.
    [2] Le Moniteur Universel, août 1856. Cité par Léon Lemonnier dans L.LEMONNIER. Les Traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire. Paris : Presses universitaires de France, 1928. P.157.
    [3] P.F.QUINN. The French Face of Edgar Poe. Carbondale : Southern Illinois Press, 1957. P.121. « Une traduction d’une telle excellence n’est rien moins qu’un tour de force » (je traduis). [4] Revue Française, mars 1856 : « M.Baudelaire a, dans sa préface, exhibé le personnage américain de son auteur avec une verve de sympathie et de talent qui risque fort de dépasser le but, car jusqu’ici, je dois l’avouer, n’ayant encore lu que la moitié du livre, la préface m’en paraît le morceau capital, l’histoire la plus touchante, la plus humaine et même la plus extraordinaire. ». Cité par L.LEMONNIER, Idem, P.155.
    [5] L.LEMONNIER. Ibid. P.162.
    [6] C.BAUDELAIRE. Lettre à Sainte-Beuve du 19 mars 1856 : « Il faut, c’est-à-dire je désire, qu’Edgar Poe, qui n’est pas grand-chose en Amérique, devienne un grand homme pour la France. ». Cor.I. Paris : Gallimard, 1993, (Coll.La Pléiade). P.343.
    [7] Spécialiste français de Poe. C.RICHARD. « Le mythe de Poe », in E.POE, Contes. Essais. Poèmes. Paris: Robert Laffont, 1989, pp.9-23 (Coll. Bouquins).
    [8] Spécialiste de traduction. J.BERETTI. « Influençable lecteur : le rôle de l’avant-lire dans la lecture du Poe de Baudelaire. », in Palimpsestes n° 9, 2e trimestre 1995: La lecture du texte traduit. Paris : Presse de la Sorbonne Nouvelle, 1995, pp.57-72.
    [9] I.OSEKI-DEPRE. Théories et pratiques de la traduction littéraire. Paris : Armand Colin, 1999. P.53.
    [10] Par exemple la première édition des Œuvres complètes de Baudelaire, parue chez Michel Lévy en 1869.
    [11] P.VALERY. « Situation de Baudelaire », in Variété, in Œuvres I. Paris : Gallimard, 1957, (Coll. La Pléiade). P.599.
    [12] Dans : C.PICHOIS. « Baudelaire ou la difficulté créatrice. », in Baudelaire, Etudes et témoignages. Neuchâtel : La Baconnière, 1967, pp.242-261.
    [13] Plus précisément, d’une partie des œuvres de Poe.
    [14] Lorsqu’il a commencé à traduire Poe, Baudelaire avait en effet déjà composé la plupart des pièces qui forment le recueil des Fleurs du Mal et la période pendant laquelle il a pratiqué la traduction a vu la publication des Fleurs et l’écriture des Petits poèmes en prose.
    [15] E.DAYRE. « Baudelaire, traducteur de Thomas de Quincey. Une prosaïque comparée de la modernité. », in Romantisme. Revue du 19e siècle n°106, 4e trimestre 1999 : Traduire au 19e siècle. Paris : Sedes, 1999, pp.31-52.
    [16] E.SALINES. “Baudelaire and the alchemy of translation”, in The Practices of Literary Translation: Constraints and Creativity. Dir. par BOASE-BEIER, Jean et HOLMAN, Michel. Manchester: St. Jerome Publishing, 1999, pp.19-30.
    [17] P.VALERY. op.cit. page 7. P.607 (en italique dans le texte).
    [18] W.BENJAMIN. « La Tâche du traducteur. », in Œuvres I. Paris : Gallimard, 2000 (1ère éd: 1923), pp.244-262. (Coll. Folio Essais).
    [19] Qualité remise en cause par Henri Van Hoof dans son Histoire de la traduction en Occident : « la traduction baudelairienne est plus littérale qu’aisée… ». H.VAN HOOF. Histoire de la traduction en Occident. Paris/Louvain-la-Neuve : Duculot, 1991. P.71.
    [20] Voir supra page 6, Claude Richard.

    Première partie: Les motivations de Baudelaire

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  • INTRODUCTION


    On peut distinguer trois types de motivations à l’origine du projet de Charles Baudelaire de traduire les œuvres d’Edgar Allan Poe. L’enthousiasme qu’il a manifesté pour les écrits de Poe semble être le principal moteur de cette entreprise. Nous tenterons de définir la nature de cet enthousiasme et de cerner dans quelle mesure il constitue une motivation pour Baudelaire. Dans un deuxième temps nous aborderons l’aspect économique du projet de traduction et montrerons dans quelle mesure les problèmes financiers que connaissait Baudelaire ont pu motiver son entreprise. Puis nous nous pencherons sur les facteurs psychologiques qui ont pu constituer une motivation inconsciente pour Baudelaire dans ce projet.
    Dans une dernière partie, nous tenterons de mettre au jour quelle stratégie personnelle s’est mise en place derrière le projet de traduction, en montrant comment Baudelaire a construit autour de cette traduction, et à partir de ses motivations initiales, un projet cohérent par rapport à sa propre carrière de poète.



    A_ L’ENTHOUSIASME


    1) Définition


    La première lecture des nouvelles de Poe a provoqué en Baudelaire un choc extraordinaire. Charles Asselineau, ami intime du poète, rapporte dans Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre combien celui-ci fut marqué par cette découverte, qu’il date de la parution du Chat noir, traduit par Isabelle Meunier, dans La Démocratie pacifique le 27 janvier 1848 :
    « Dès les premières lectures il s’enflamma d’admiration pour ce géni inconnu qui affinait au sien par tant de rapports. J’ai vu peu de possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues. A tout venant, où qu’il se trouvât, dans la rue, au café, dans une imprimerie, le matin, le soir, il allait demandant : - Connaissez-vous Edgar Poe ? Et, selon la réponse, il épanchait son enthousiasme, ou pressait de questions son auditeur. »
    [1].

    Cet enthousiasme est d’ordre esthétique et personnel. Baudelaire a découvert chez Poe un genre de beauté bizarre qui lui plait énormément : en mars 1854 il écrivit à sa mère, à qui il envoyait un volume de poésie de Poe (non traduites) : « [dans] le petit livre que tu trouveras ci-inclus (…) tu ne trouveras que du beau et de l’étrange.»
    [2] . Or le beau mêlé d’étrange est celui-là même que Baudelaire se donne pour horizon esthétique : « Ce qui n’est pas légèrement difforme a l’air insensible ; - d’où il suit que l’irrégularité, c’est-à-dire l’inattendu, la surprise, l’étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté. », peut-on lire dans un de ses journaux intimes[3], définition qu’il reprendra dans les « Notes nouvelles sur Edgar Poe » : « l’étrangeté, qui est comme le condiment indispensable de toute beauté. » [4]. Baudelaire a ressenti entre l’oeuvre de Poe et sa propre poésie - écrite ou en gestation- une affinité profonde : « La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des PHRASES pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant.» [5] . Baudelaire lui-même insista fréquemment sur ce phénomène de fraternité artistique, en mettant en avant ce qu’il appelle leur ressemblance, par exemple dans son « Avis du traducteur » de 1864 : « pourquoi n’avouerais-je pas que ce qui a soutenu ma volonté, c’était le plaisir de leur présenter [aux Français] un homme qui me ressemblait un peu, par quelques points, c’est-à-dire une partie de moi-même ?» [6] .
    L’enthousiasme que Baudelaire éprouvait pour l’œuvre de Poe s’est accompagné d’un mouvement de sympathie pour l’auteur. Baudelaire manifesta en effet une profonde empathie pour le personnage de Poe tel qu’il le découvrit dans les notices nécrologiques parvenues jusqu’à lui, et notamment dans la notice signée « Ludwig »
    [7], dont l’auteur est en réalité Rufus W. Griswold, l’exécuteur testamentaire d’Edgar Poe. Poe est décrit dans cette notice comme un homme malheureux, alcoolique et solitaire, et Baudelaire semble avoir été très touché par cette vie difficile qu’il racontera à son tour dans son premier article sur Poe : « Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages »[8] , paru en 1852. Cette empathie provient sans doute du sentiment de ressemblance, de fraternité qu’éprouvait Baudelaire envers Poe : les difficultés matérielles et morales de l’auteur d’une oeuvre dont il se sentait très proche lui renvoyaient l’image de ses propres difficultés quotidiennes. « Comprends-tu maintenant, pourquoi, au milieu de l’affreuse solitude qui m’environne, j’ai si bien compris le génie d’Edgar Poe, et pourquoi j’ai si bien écrit son abominable vie ?» [9] , écrivit-il à sa mère en 1853.




    2) Enthousiasme et désir de traduire


    A première vue, l’enthousiasme que Baudelaire a manifesté pour Edgar Poe et son œuvre semble constituer, parce qu’il est si intense, le moteur du projet de traduction : ce projet serait issu de la volonté de Baudelaire de faire connaître Poe, volonté qui serait comme la suite logique d’un tel enthousiasme. « Quel dévouement à son auteur ! »
    [10] , écrivait Charles Asselineau en 1869, après avoir décrit la « rare énergie de sympathie» [11] avec laquelle Baudelaire a réalisé sa traduction. Baudelaire a en effet décidé que : « Il faut, c’est-à-dire je désire, qu’Edgar Poe, qui n’est pas grand-chose en Amérique, devienne un grand homme pour la France » [12], ainsi qu’il l’écrit à Sainte-Beuve en 1856.
    Pourtant cette analyse pourrait bien être remise en cause par une approche plus précise de l’enthousiasme baudelairien. Celui-ci n’était peut-être pas en effet si immense qu’une analyse rapide peut le laisser penser. Plusieurs éléments tendent au contraire à montrer que l’enthousiasme manifesté par Baudelaire pour l’œuvre de Poe et sa sympathie pour l’auteur, loin d’être démesurés, étaient au contraire tout à fait raisonnables. Or si cet enthousiasme n’est pas total, il nous faudra réévaluer son importance en tant que motivation pour Baudelaire dans son entreprise de traduction.


    Tout d’abord, et il s’agit là d’une posture de principe, la correspondance doit être lue avec une certaine prudence. Les phrases qui en sont tirées doivent bien entendu être replacées dans leur contexte. L’une des phrases les plus citées pour illustrer l’enthousiasme de Baudelaire pour l’œuvre de Poe et son sentiment de fraternité envers cet auteur, et que nous avons nous-même utilisée, est : « La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des PHRASES pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant. »
    [13]. Or dans cette lettre à Théophile Thoré, Baudelaire se défend d’avoir imité Edgar Poe : « on m’accuse, moi, d’imiter Edgar Poe ! Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Edgar Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui… ». Dans ce contexte, la ressemblance entre lui et Poe est nettement infléchie par Baudelaire : c’est parce que Poe lui ressemblait que Baudelaire dit avoir voulu le traduire, et non parce que lui-même se sentait ressembler à Poe. La fraternité littéraire est donc ici teintée d’un certain narcissisme, qui s’explique par le désir de Baudelaire de défendre son originalité propre. Cet exemple permet de voir que la correspondance de Baudelaire n’exprime pas nécessairement les véritables sentiments de celui-ci envers Poe et son œuvre : des motivations qui ne sont pas toujours visibles à la première lecture peuvent influer sur les propos qu’il tient sur Edgar Poe.
    Or, cette prudence doit être redoublée lorsqu’on sait que Baudelaire avait un goût prononcé pour la mystification, dont il faisait souvent profiter ses amis, comme l’indique Eugène Crépet dans sa biographie du poète. Crépet rapporte notamment que Baudelaire prétendit avoir entamé lors de son voyage en Inde un négoce de bovins : « Le temps même lui eut manqué pour entreprendre un tel négoce. Qu’il ait raconté l’avoir fait, cela est croyable. -Un poète marchand de bœufs ! ingénieuse réminiscence d’Apollon…»
    [14], et conclut : « Je crois le lecteur suffisamment édifié sur la véracité des récits de Baudelaire à ses jeunes amis, - qui d’ailleurs n’en étaient point toujours dupes…»[15] . Il est donc tout à fait envisageable que Baudelaire ait manifesté son enthousiasme pour Edgar Poe en public ou dans ses lettres en l’outrant volontairement, attitude qu’il pouvait penser seoir à son propre personnage d’artiste.


    D’autres éléments remettent en cause de manière plus substantielle le caractère absolu de l’enthousiasme de Baudelaire pour Poe. Certains critiques ont remarqué que Baudelaire, critique d’art et critique littéraire renommé, avait peu utilisé son talent critique pour étudier ou juger l’œuvre d’Edgar Poe. Il est vrai qu’on trouve très peu de témoignages d’une éventuelle insatisfaction de Baudelaire face à cette œuvre. La lettre à sa mère du 8 mars 1854, que nous avons citée plus haut est en effet l’une des rares où Baudelaire relève un aspect négatif dans cette œuvre:
    « Ma chère mère, le petit livre que tu trouveras ci-inclus n’est guère, je te l’avoue, qu’une grossière câlinerie. Tu y trouveras, j’en suis sûr, des choses merveilleuses ; excepté dans les Poésies de jeunesse, et dans Scenes from Politian, qui sont à la fin, et où il y a du médiocre, tu ne trouveras que du beau et de l’étrange. »
    [16].

    D’autre part, on est également forcé de remarquer que Baudelaire a finalement donné peu d’analyses strictement littéraires de l’œuvre de Poe. En effet les articles et préfaces de Baudelaire portent davantage sur la figure de l’auteur que sur son œuvre. Dans l’article de 1852, par exemple, ainsi que dans sa refonte en préface aux HE de 1856, Baudelaire offre à ses lecteurs une présentation biographique forte et évocatrice, tandis que son analyse strictement littéraire, très courte, reste superficielle, et qu’elle est en grande partie « empruntée » à différents critiques américains, sur les articles desquels Baudelaire s’est appuyé pour écrire ses notices
    [17].
    Nombreux sont ceux qui ont vu dans cette pauvreté critique le signe d’une paralysie des capacités de jugement de Baudelaire. Pour Patrick F.Quinn, par exemple, la faiblesse des analyses littéraires de Baudelaire serait la marque d’un manque de distance critique et d’une implication démesurée :
    « Baudelaire was never able to examine Poe with any degree of critical detachment. (…) That so gifted a critic should have become tongue-tied on the subject of his greatest enthusiasm is an indication of how deeply implicated in Poe’s work Baudelaire felt himself to be»
    [18].

    C’est le phénomène de possession dont parle Asselineau : « J’ai vu peu de possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues.»
    [19] .

    Pourtant, nous sommes en droit de nous demander si l’admiration de Baudelaire pour l’œuvre de Poe était réellement paralysante. Ce qui a souvent été analysé comme une identification totale de Baudelaire aux thèses de Poe nous semble pouvoir être interprété au contraire comme une distance raisonnable de Baudelaire vis-à-vis de Poe, mais peu mise en avant par lui. Baudelaire aurait cherché à dissimuler les critiques qu’il pouvait formuler contre l’œuvre de l’écrivain américain pour ne laisser paraître qu’un enthousiasme total, qu’il mettait en scène dans une habile stratégie publicitaire.
    Voyons par exemple les « Notes nouvelles sur Edgar Poe » de 1857, qui constituent la préface aux NHE. Il a été établi que ce texte contient plusieurs passages dans lesquels Baudelaire plagie Poe
    [20]. Baudelaire traite dans les troisième et quatrième parties des théories littéraires de Poe, et, à cette occasion, cite le Poetic Principle et le commente. Or ses commentaires ne sont souvent qu’une paraphrase, et parfois même une traduction littérale et sans commentaire, du texte d’Edgar Poe et de différents articles critiques de Poe publiés dans l’édition Griswold que Baudelaire avait en sa possession. Le lecteur non averti n’est pas en mesure de deviner que les mots qu’il lit ne sont pas de Baudelaire. Georges Walter a analysé cette façon d’utiliser les écrits de l’autre en son nom propre comme le signe d’une identification totale de Baudelaire à Poe, Baudelaire ne distinguant plus ses pensées de celle de l’auteur qu’il veut présenter : « [Baudelaire] a fini par se confondre avec son frère.» [21].
    Mais ce procédé nous semble pouvoir être interprété d’une toute autre façon. Nous y voyons le signe d’un recul de l’investissement de Baudelaire dans l’œuvre de Poe : au lieu de nous donner son opinion sur ces textes, Baudelaire se contente d’emprunter à Poe. En n’analysant pas lui-même ces textes, il nous dissimule le jugement qu’il porte sur eux. Alors que l’article de 1852 et la préface de 1856 touchaient le lecteur par le ton enthousiaste et profondément impliqué de Baudelaire - comme le soulignait la Revue française en mars 1856
    [22]- les « Notes nouvelles sur Edgar Poe » de 1857 semblent plus froides. Les passages les plus saillants sont ceux où Baudelaire développe des idées ou des thèmes qui lui sont chers, notamment celui du progrès, et qui sont relativement éloignés de l’œuvre de Poe. Le texte frappe également par sa virulence anti-américaine et son aigreur générale. On est très loin de la candeur avec laquelle Baudelaire défendait son auteur dans l’article de 1852. Dans ce contexte, l’utilisation des mots de Poe nous semble pouvoir être interprétée comme une manière commode pour Baudelaire d’allonger son texte. Pour composer sa préface de 1856, Baudelaire avait déjà beaucoup utilisé l’emprunt. Pour Claude Richard, ce texte est « une mosaïque de remarques empruntées à J.R. Thompson, John Daniel, Rufus Griswold, Philip Pendleton Cooke, Nathaniel Parker Willis, James Russell Lowell, George Graham et James Hannay »[23]. Si on explique l’emprunt à Poe par un phénomène d’identification, comment alors expliquer l’emprunt à tous ces critiques, sinon comme une façon de s’aider dans l’écriture d’un article qui pouvait être vendu à des revues, dans le cas de l’article de 1852, et de préfaces que Baudelaire avait promises à l’éditeur de ses traductions ? Peut-être l’emprunt pouvait s’expliquer en 1852 par la connaissance lacunaire de Baudelaire des œuvres de Poe, Baudelaire utilisant l’opinion de ses confrères sur les sujets qu’il connaissait mal, comme la poésie. Mais en 1857, Baudelaire avait comblé ces lacunes ; pourtant les « Notes nouvelles » sont composées de la même façon que l’article de 1852 et sa refonte en préface, en empruntant ici essentiellement à Poe lui-même. C’est la marque d’un recul de son investissement ; plutôt que de donner à ses lecteurs une analyse plus approfondie de l’œuvre de Poe, par exemple de ses opinions philosophiques et scientifiques, Baudelaire se contente de réutiliser ses premières analyses -et ses premières sources- en y ajoutant un digest de certains écrits critiques de l’auteur.

    De la même façon, on peut se demander si, comme le suppose Peter Wetherill, Baudelaire aimait la poésie d’Edgar Poe. Wetherill part en effet de ce principe :
    « Comment donc expliquer cet engoûment [pour la poésie d’Edgar Poe] de la part d’un poète ayant l’esprit critique si éveillé (…) ? »
    [24] , ce qui le surprend puisque, selon lui, cette poésie est communément jugée mauvaise car vulgaire, désuète et dénuée d’originalité. Mais est-il certain que Baudelaire appréciait cette poésie ? Les passages des articles et des préfaces qui en parlent sont certes laudateurs, mais également très courts et peu convaincants. De l’article de 1852, il ressort avant tout que Baudelaire ne connaissait presque rien de l’œuvre poétique de Poe. Claude Richard estime dans sa thèse sur Edgar Poe qu’à cette époque Baudelaire n’avait lu que trois poèmes de lui[25] : « Les Cloches », « Le Corbeau » et « Le Pays des songes ». Le second essai, la préface de 1856, dénote une indifférence relative envers cette poésie, qui peut néanmoins s’expliquer par le fait que cette préface précède un recueil de prose. Baudelaire n’y fait que quelques allusions vagues à l’oeuvre poétique de Poe, qui sont souvent des traductions masquées d’articles de critiques américains, comme l’a montré Claude Richard[26]. Il est également frappant que la remarque la plus importante portant sur la poésie soit reprise de l’article de 1852 : « sa poésie [est] profonde et plaintive, ouvragée, néanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal.» [27]. On peut s’étonner de ce que Baudelaire ait réutilisé une phrase écrite alors qu’il ne connaissait presque rien de la poésie de Poe. Faut-il en conclure qu’une fois mieux renseigné sur celle-ci, il n’ait rien voulu en dire ?
    Le fait que Baudelaire ait choisi de ne pas traduire la poésie de Poe
    [28] nous incite à croire que oui. Même s’il rechignait à l’écrire ou à le dire clairement, pour lui, l’intérêt de Poe devait résider ailleurs que dans sa poésie. Certes, Baudelaire a expliqué son choix de ne pas traduire cette poésie dans son « Avis du traducteur » de 1864 : « il me resterait à montrer Edgar Poe poëte et Edgar Poe critique littéraire. Tout vrai amateur de poésie reconnaîtra que le premier de ces devoirs est presque impossible à remplir… »[29]. Cependant la façon dont il allègue de la difficulté de la tâche nous semble être une manière élégante de mettre un voile sur son absence de désir de traduire ces poèmes. Si Baudelaire avait réellement souhaité faire découvrir la poésie d’Edgar Poe, il y serait sans nul doute parvenu. Mais ce sont ses contes qu’il a voulu traduire, car, par goût ou pour une autre raison, ils lui convenaient mieux.


    Il est maintenant clair que l’enthousiasme de Baudelaire n’a pas empêché celui-ci d’avoir une vision dépassionnée de l’œuvre d’Edgar Poe, oeuvre qu’il n’a pas aimée dans sa totalité et sans recul critique. Pourtant il n’a pas exprimé cette distance de façon explicite. Pourquoi Baudelaire aurait-il pu vouloir dissimuler la distance qu’il conservait vis-à-vis de l’œuvre d’Edgar Poe? La meilleure explication nous semble être d’ordre stratégique. Dès lors que Baudelaire avait décidé de faire de Poe un grand homme pour la France il devenait contraire à son projet de manifester la moindre réserve vis-à-vis de son œuvre, qu’il valorisait en toute occasion. Conscient des faiblesses de cette littérature, il n’a pas voulu mettre en avant ces défauts pour éviter de ternir l’image de celui dont il voulait à tout prix faire une figure importante pour la littérature contemporaine.
    En réalité, ce n’est donc peut-être pas le désir de faire connaître Poe qui est subordonné à l’enthousiasme de Baudelaire, mais cet enthousiasme qui s’est subordonné à son projet. Nous ne cherchons certes pas à nier que Baudelaire ait été très touché par l’œuvre de Poe : l’article de 1852 porte les traces de cette émotion. Néanmoins, l’enthousiasme n’est peut-être pas la motivation première de Baudelaire. Quelles sont donc ses autres motivations ?




    B_ LES MOTIVATIONS D’ORDRE ECONOMIQUE


    Baudelaire a connu tout au long de sa vie d’importants problèmes financiers. Rentré à sa majorité dans l’héritage légué par son père, il put grâce à ce petit patrimoine prendre son indépendance vis-à-vis de sa mère et de son beau-père, le Général Aupick. Il s’installa alors dans un appartement sur l’Ile Saint-Louis et consacra ses ressources à ses études artistiques et à son initiation à la vie parisienne, faisant ainsi fondre très rapidement son patrimoine et accumulant quelques dettes. Sa mère et son beau-père, inquiets de cette situation, obtinrent qu’un conseil judiciaire lui soit donné en la personne de M. Ancelle, notaire ami de la famille. Celui-ci parvint, grâce à une administration prudente de ses biens, à conserver à Baudelaire un petit capital qui lui assura jusqu’à sa mort la subsistance quotidienne, mais Baudelaire accumula pourtant de nouvelles dettes. Sa situation financière s’aggravant, elle devint une source quotidienne de préoccupations. Sa correspondance porte les traces de ce souci permanent, qui s’alourdit avec le temps, provoquant chez Baudelaire une indéniable usure, et gênant sans doute considérablement sa créativité : « Et pour comble de ridicule, IL FAUT qu’au milieu de ces insupportables secousses qui m’usent, je fasse des vers….»
    [30].

    Très vite, Baudelaire n’écrivit donc plus en dilettante comme pendant sa jeunesse, mais dut vivre de sa plume. Dans un tel contexte, ses traductions, tout comme ses poèmes ou ses articles critiques, étaient une source potentielle de revenus : « Je regarde les traductions comme un moyen paresseux de battre monnaie.»
    [31], écrivait-il en 1865 à Madame Meurice. Chaque publication dans un journal ou une revue était rémunérée par la revue en question, ce qui explique les nombreuses démarches de Baudelaire pour tenter de placer ses textes ou ses traductions. On constate que lorsque Baudelaire voyait certaines de ses pièces refusées, il essayait parfois de proposer à leur place la traduction d’un conte de Poe :
    « Je présume que la raison qui vous empêche de prendre Le Peintre de la vie moderne s’applique également à tout autre morceau critique (…). Mais si j’avais eu le plaisir de vous voir, je vous aurais parlé de quelque chose qui sans doute vous aurait plu (…). La chose en question, c’est deux nouvelles d’Edgar Poe… »
    [32].

    Il semblerait d’après cette lettre que les traductions étaient susceptibles de plaire ou d’être vendues aux revues plus facilement que les poèmes de Baudelaire ou ses articles critiques. Elles étaient un moyen plus facile de « battre monnaie ». Baudelaire, bien que convaincu que le succès viendrait pour ses propres œuvres : « Je suis convaincu, - tu trouveras peut-être mon orgueil bien grand, - que si peu d’ouvrages que je laisse, ils se vendront fort bien après ma mort. »
    [33], avait conscience que ses poésies à la réputation sulfureuse ne pouvaient suffire à sa subsistance, pas plus que ses articles critiques puisque « la critique, en général, s’écoule lentement et se réimprime peu.» [34] . Il vit par contre dans l’oeuvre d’Edgar Poe un possible succès de librairie, qu’il fit tout pour favoriser[35].
    La parution des traductions d’Edgar Poe en volumes fut un réel succès de librairie : en 1868 paraissaient la sixième édition des HE et la quatrième édition des NHE. Elles furent la seule source de revenus réguliers de Baudelaire au point de devenir pour lui une petite rente. Le 1er novembre 1863, pourtant, Baudelaire, pressé par le besoin, vendit intégralement ses droits sur sa traduction des œuvres d’Edgar Poe à son éditeur Michel Lévy. «Combien je regrette la ridicule aliénation que j’ai faite de mes droits sur ma traduction de Poe pour 2000 francs comptants (…). Ces cinq volumes étaient une rente approximative de 400 à 600 francs par an, malgré l’exiguïté de mes droits. »
    [36] ; le regret exprimé par Baudelaire dans cette lettre à sa mère nous fait bien voir l’importance qu’avaient dans sa vie financière ses traductions d’Edgar Poe : l’activité de traducteur a assuré au poète une relative stabilité financière pendant de nombreuses années, complétant les revenus que Baudelaire pouvait tirer de ses propres œuvres.




    Baudelaire écrivait à sa mère en 1865 : « Tu as bien compris maintenant que quand un écrivain reste maître de sa propriété, et qu’il a un certain nombre d’ouvrages d’une vente facile, il possède une espèce de rente. »
    [37]. Il est très probable que les HE et les NHE, et dans une moindre mesure, les trois autres volumes de ses traductions (Aventures d’Arthur Gordon Pym, Eurêka, Histoires grotesques et sérieuses) faisaient partie de ces ouvrages que Baudelaire qualifie « d’une vente facile » et qui devaient assurer son quotidien. Un autre ouvrage complète cette catégorie de l’œuvre de Baudelaire : Les Paradis artificiels, dont la seconde partie, intitulée « Un Mangeur d’opium » est une traduction libre, sous la forme d’un résumé ponctué de commentaires et de citations, des Confessions of an English Opium-eater et de Suspiria de profundis de Thomas de Quincey. On peut imaginer que Baudelaire ait également cherché avec cet ouvrage le succès de librairie : les drogues étaient au XIXe siècle un sujet à la mode. Là aussi, la traduction a peut-être été une façon avantageuse pour le poète d’offrir à la vente un texte dont il espérait un succès facile, puisque les Confessions de de Quincey avaient fait sensation lors de leur publication en 1821 en Angleterre. Il ne faut pas voir dans cet intérêt mercantile pour l’œuvre de Poe une motivation vulgaire ou une trahison de son propre enthousiasme par Baudelaire, mais plutôt reconnaître son indéniable talent d’éditeur. Même s’il n’a pas été à proprement parler le découvreur de Poe ni de Quincey, déjà traduit par Musset, il a néanmoins su reconnaître le succès potentiel de ces auteurs peu connus, et les amener à ce succès grâce à ses traductions françaises et aux stratégies éditoriales qui les ont accompagnées. On peut légitimement se demander quelle aurait été la fortune du Melmoth the Wanderer de Charles Mathurin si Baudelaire l’avait finalement traduit, comme il en a eu le projet en 1865[38].




    C_ LES MOTIVATIONS INCONSCIENTES


    Claude Pichois a avancé en 1967, dans son article « Baudelaire ou la difficulté créatrice »
    [39], qu’il y aurait un lien entre l’activité de traduction de Baudelaire et une certaine difficulté chez le poète à affronter son propre travail, sa propre création :
    « Est-il normal que, pendant une quinzaine d’années, l’auteur des Fleurs du mal ait consacré la plus grande partie de son activité à traduire des œuvres souvent médiocres, parfois même, comme les Aventures d’Arthur Gordon Pym, franchement détestables (…) ? (…) Mais pouvait-il ne point perdre son temps ? Pour sa difficulté à créer, Poe lui fut un alibi ; les traductions sont une justification, une caution bourgeoise, destinée à rassurer sa mère, Ancelle et lui-même.»
    [40].

    Henri Peyre, pour sa part, avait insisté en 1951
    [41] sur le rôle positif qu’ont pu jouer les écrits de Poe auprès de Baudelaire. La traduction, c’est-à-dire ici la pratique intensive des textes de Poe, aurait été pour Baudelaire l’occasion de trouver confirmation à certaines de ses intuitions, et donc de les asseoir avec plus de force dans sa propre réflexion esthétique.
    « Enfin et surtout, deux termes essentiels de l’esthétique baudelairienne n’auraient pas été affirmé par lui avec autant de force et de bonheur s’il n’avait trouvé chez son frère aîné d’Amérique confirmation de ce qu’il portait déjà obscurément en lui : le rôle primordial accordé à l’imagination et la conception de la poésie comme puissance de suggestion.»
    [42] .

    Il est très possible que l’activité de traduction ait répondu chez Baudelaire à un besoin de se rassurer. Les écrits intimes de Baudelaire trahissent une importante angoisse liée au travail et à la production. Baudelaire, à la différence des écrivains de la génération des romantiques qui l’ont précédé, produisait peu. La flânerie, la réflexion et le travail, plutôt que l’inspiration, tenaient une place importante dans le processus créatif de ce poète. Cette productivité réduite inquiétait Baudelaire, même s’il avait conscience qu’elle donnait une autre valeur à ses écrits, ciselés comme des bijoux plutôt qu’écrits dans un style coulant et facile. Sa mère, Ancelle peut-être, ou encore sa maîtresse Jeanne, lui renvoyaient sans doute cette inquiétude, comprenant peut-être mal pourquoi Baudelaire n’écrivait pas plus ou pourquoi son succès tardait à venir. La traduction, en tant qu’activité et production, pouvait répondre à cette angoisse.
    En tant que production d’abord, les traductions étaient un produit tangible de son travail. Alors que ses poésies demandaient des années de maturation et que Baudelaire a longtemps rechigné à les faire publier, ne les considérant pas achevées, les traductions des œuvres d’Edgar Poe, même si elles demandaient un travail considérable, furent assez rapidement publiées dans des journaux et revues, puis en volumes. Pour Baudelaire, c’était peut-être là une façon de prouver, aux autres comme à lui-même, que son travail aboutissait bien à quelque chose. De plus ses traductions lui donnaient une existence sociale : poète encore inconnu, puis peu connu, Baudelaire était déjà le traducteur d’Edgar Poe en France. Baudelaire lui-même insista sur son travail de traducteur dans ses lettres aux académiciens, lorsqu’il proposa sa candidature comme aspirant au fauteuil de Lacordaire en 1861 : « Il est possible qu’à des yeux trop indulgents, je puisse montrer quelques titres : permettez-moi de vous rappeler un livre de poésie qui a fait plus de bruit qu’il ne voulait ; une traduction qui a popularisé en France un grand poète inconnu… »
    [43]. En réalité, Baudelaire a peut-être été plus connu du grand public de son vivant comme traducteur que comme poète.
    Par ailleurs, en tant qu’activité, la traduction répondait peut-être à l’angoisse qu’éprouvait Baudelaire par rapport au travail. « Travailler de six heures à midi, à jeun. Travailler en aveugle sans but, comme un fou. Nous verrons le résultat. », écrivit-il dans « Hygiène ». Cette activité répondait en effet au besoin de travail et réflexion du poète, en lui ouvrant d’autres horizons de réflexion que ceux de son propre travail. « Le travail engendre forcément les bonnes mœurs, sobriété et chasteté, conséquemment la santé, la richesse, le génie successif et progressif, et la charité.»
    [44] : Baudelaire croyait en la vertu du travail à le faire progresser de manière stable et linéaire, et la traduction, parce qu’elle demande du travail, et même si celui-ci ne concernait pas directement son œuvre, lui permettait de progresser de façon détournée. Pratiquer d’une manière si régulière et si approfondie les textes d’autres auteurs a permis à Baudelaire d’affirmer ses propres idées. Baudelaire avait d’ailleurs souvent une lecture très narcissique des textes d’Edgar Poe, et même s’il est indéniable qu’il existe des thèmes ou des préoccupations communes chez ces deux auteurs, il est également vrai que Baudelaire s’est parfois lu abusivement dans l’œuvre de l’écrivain américain. On trouve dans l’article de 1852 un passage qui illustre ce phénomène d’identification : Baudelaire donne dans son texte un extrait traduit du conte William Wilson, de Poe, texte en partie autobiographique dans lequel l’auteur se penche sur ses souvenirs de pensionnaire dans un collège anglais. Baudelaire y voit « le frisson des premières années de claustration. Les heures de cachot, le malaise de l’enfance chétive et abandonnée, la terreur du maître, notre ennemi, la haine des camarades tyranniques, la solitude du cœur, toutes ces tortures du jeune âge… » [45], alors que Poe évoque ces moments d’enfance avec attendrissement, prenant plaisir à évoquer des heures heureuses : « En ce moment même, je sens en imagination le frisson rafraîchissant (…) et je tressaille encore, avec une indéfinissable volupté, à la note profonde et sourde de la cloche (…). Enfermé dans les murs massifs de cette vénérable académie, je passai, sans trop d’ennui et de dégoût, les années du troisième lustre de ma vie. (…) la monotonie sinistre en apparence de l’école était remplie d’excitations plus intenses que ma jeunesse hâtive n’en tira jamais… »[46].
    Cette façon de se lire dans Poe, et sans doute dans d’autres textes, montre que Baudelaire ne mettait de côté ni ses idées ni les thèmes de sa propre œuvre poétique et littéraire lorsqu’il perdait en apparence son temps en se consacrant à la gloire d’un autre que lui. Travailler les textes d’un autre permettait à Baudelaire de se rassurer quant à ses propres idées, de donner une assise à ses intuitions.

    L’activité de traduction de Baudelaire répondait sans doute à certaines inquiétudes relatives à sa propre créativité. Celles-ci n’ont pas pu constituer une motivation positive, raisonnable et consciente du projet de traduction de Baudelaire, mais elles ont probablement pesé inconsciemment sur les choix de celui-ci, et notamment sur son choix de traduire une partie des œuvres d’Edgar Poe.



    D_ LA STRATEGIE PERSONNELLE


    Nous avons montré que l’enthousiasme de Baudelaire pour Edgar Poe et son œuvre n’avait pas empêché Baudelaire de prendre vis-à-vis de cette oeuvre une distance critique. Néanmoins, Baudelaire a dissimulé cette distance, mettant au contraire en avant un enthousiasme total qui servait sa volonté de faire de Poe un grand homme
    [47]. La manifestation de cet enthousiasme, même si celui-ci est à l’origine -au sens chronologique du terme- de son désir de faire de Poe un grand homme, a donc ensuite été enflée artificiellement par ce même désir. La véritable question des motivations à l’origine de cette entreprise de traduction nous semble donc être, non pas : pourquoi vouloir traduire Poe ?, à laquelle on répondrait : Baudelaire traduit à cause de son enthousiasme, pour le faire partager, pour en faire profiter Poe indirectement ; mais : pourquoi vouloir faire de Poe un grand homme ? La traduction n’est pour Baudelaire qu’une partie d’un projet plus vaste qui consiste à donner à Poe une place majeure dans le panorama littéraire contemporain. Or un tel projet nous paraît encore plus surprenant que le simple fait que le poète ait consacré un temps important à la traduction : Baudelaire a dépensé son énergie pour faire la gloire d’un autre que lui-même. Quelles pouvaient être ses motivations dans un tel projet ?
    L’ « Avis du traducteur » de 1864 nous donne à ce sujet un indice précieux. Baudelaire y écrit :
    « Pour conclure, je dirai aux Français amis inconnus d’Edgar Poe que je suis fier et heureux d’avoir introduit dans leur mémoire un genre de beauté nouveau ; et aussi bien, pourquoi n’avouerai-je pas que ce qui a soutenu ma volonté, c’était le plaisir de leur présenter un homme qui me ressemblait un peu, par quelques points, c’est-à-dire une partie de moi-même ? »
    [48].

    Cet aveu final du traducteur nous met sur la voie : en faisant aimer un auteur « qui [lui] ressemble un peu »
    [49] , c’est lui-même que par ricochet Baudelaire veut faire aimer des lecteurs. C’est déjà ce qui s’était passé lors de la parution du premier article : « Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages » dans la Revue de Paris en mars-avril 1852 : les lecteurs semblaient plus touchés par le ton de Baudelaire que par les œuvres de Poe[50]. Dépassant la violente commotion provoquée en lui par la rencontre avec les textes de Poe, Baudelaire a sans doute compris que cet enthousiasme pouvait lui être profitable lorsqu’il s’est aperçu qu’écrire sur Poe l’avait fait remarquer. Il a alors rationalisé et mis à profit son enthousiasme initial.

    Baudelaire a d’abord utilisé la traduction pour se faire un nom -dans un premier temps comme traducteur. En effet, à mesure que Baudelaire faisait de Poe un auteur célèbre, il lia son nom au sien de manière indélébile : il voulait être le traducteur de Poe en France. Baudelaire avait besoin de se distinguer des traducteurs qui l’avaient précédé pour que sa traduction obtienne le succès qu’il espérait ; il adopta donc vis-à-vis de Poe un positionnement définitif, se présentant comme son seul traducteur légitime, celui qui savait ce qu’était et ce que valait Poe. Dans ce contexte, la fraternité artistique fut pour lui un argument : en vertu de cette relation exceptionnelle, Baudelaire pouvait prétendre être plus à même que quiconque de comprendre Poe et d’interpréter son oeuvre
    [51]. Baudelaire dépassa volontairement son strict rôle de traducteur pour se faire reconnaître comme le détenteur de la signification de Poe, se hissant lui-même de la sorte à un statut glorieux. En réussissant à donner sa signification, c’est-à-dire sa définition, à cette œuvre, Baudelaire devenait une sorte de prophète de la littérature, capable de distinguer les œuvres vraiment nouvelles et vraiment intéressantes.
    Ce souci de voir son nom attaché à celui de Poe est flagrant dans certaines lettres à son éditeur Michel Lévy : « qu’est-ce que c’est que ce « Double assassinat dans la rue Morgue » paru, il y a deux ou trois mois, dans LE PETIT JOURNAL, sans nom de traducteur…»
    [52] , ou encore : « Gare aux fautes d’orthographe dans les noms de l’auteur et du traducteur : Edgar Poe. Ch. Baudelaire. » [53]. On voit bien que Baudelaire est ici très loin de mettre de côté sa propre gloire lorsqu’il s’occupe de celle d’Edgar Poe : comme par un système de vase communiquant, le traducteur se fait connaître à mesure qu’il offre la célébrité à Poe. Cette reconnaissance en tant que traducteur par le milieu de l’édition lui donna ensuite une légitimité très utile pour sa propre carrière : le premier contrat de publication des traductions, contrat passé avec Victor Lecou en 1852, avait d’ailleurs débouché sur un accord pour publier dans un deuxième temps les Fleurs du mal. En perdant ce contrat, Baudelaire perdit donc sur les deux plans[54].
    Charles Asselineau note par ailleurs que la qualité de la traduction de Baudelaire fit que ses ouvrages furent accueillis favorablement dans le monde anglophone : « Cette traduction fit en effet beaucoup d’honneur à Baudelaire en Angleterre, et il en recueillit de grands avantages lors de la publication de son recueil de poésies. »
    [55]. Le renom de Baudelaire en tant que traducteur lui permit donc, d’une part que les Fleurs ne soient pas l’œuvre d’un inconnu au moment de leur publication, et d’autre part qu’elles soient accueillies avec une certaine bienveillance, les louanges faites à la traduction rejaillissant sur les poésies -ce qui n’empêcha pas que le recueil soit finalement jugé scandaleux, et que l’auteur et l’éditeur soient poursuivis en justice.
    D’autre part, le projet de traduction a également été l’occasion pour Baudelaire de se créer un illustre grand frère. En mettant l’accent sur la ressemblance qui existait entre Poe et lui-même et en présentant celui-ci comme un des plus grands écrivains de l’époque, Baudelaire a préparé la réception de ses propres œuvres, dont la parution suivit de très près celle du premier volume de traduction (1856 pour les HE et 1857 pour les Fleurs). Il prépara le goût français au genre de beauté nouvelle dont il se réclamait en en introduisant un premier exemple, que ses propres poésies devaient venir compléter par la suite. Il put également affirmer ses positions esthétiques depuis la position bien commode du critique, détenteur par excellence des critères de la beauté, plutôt que depuis la position beaucoup plus exposée du poète novateur. C’est ainsi que les articles et préfaces sur Poe renferment certains principes chers à Baudelaire, comme le lien entre beauté et bizarre : « l’étrangeté, qui est comme le condiment indispensable de toute beauté»
    [56] , ou encore l’importance accordée à l’imagination : « l’ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique (…) pour retrouver les visions merveilleuses ou effrayantes, les conceptions subtiles…»[57]. Par ailleurs, s’il préparait le terrain pour ses propres œuvres, Baudelaire veilla cependant à ne pas le déflorer. En ne traduisant pas la poésie d’Edgar Poe, en faisant de celui-ci un grand romancier et conteur, il se laissait une place pour devenir à côté de lui un grand poète.
    Certes, nous ne cherchons pas à prétendre que Baudelaire doive toute sa gloire de poète à son oeuvre de traducteur, ni qu’il aurait mis au point une stratégie proprement machiavélique pour utiliser Poe dans la promotion de sa propre carrière, pas plus que nous ne voulons nier la sincérité de son enthousiasme pour l’œuvre d’Edgar Poe. Néanmoins, il apparaît clairement que la stratégie mise en œuvre par Baudelaire pour rendre Poe et ses œuvres célèbres lui a permis, entre autres choses et parmi d’autres moyens, de faciliter la publication et la réception de son œuvre poétique, et que c’est très certainement dans ce but que Baudelaire s’est tant investi dans la gloire d’Edgar Poe.

    Cette façon d’envisager l’enthousiasme de Baudelaire pour Poe et son œuvre comme cause originelle mais non première de son entreprise de traduction, nous permet de lier ensemble les autres motivations possibles de Baudelaire : l’aspect économique et l’aspect psychologique. Donner l’enthousiasme comme cause première exclut de fait les intérêts de Baudelaire de ce projet : son amour pour Poe conduirait Baudelaire à le traduire pour lui donner en France le succès et la reconnaissance dont celui-ci avait manqué dans son propre pays ; sa traduction serait alors un projet désintéressé. Cette analyse permettrait difficilement de comprendre comment se lient un tel désintéressement et les intérêts économiques de la traduction pour Baudelaire. Considérer l’entreprise de traduction comme un projet cohérent, né d’une stratégie conçue par Baudelaire pour la promotion de sa carrière de poète, permet par contre de comprendre comment la traduction peut à la fois être née de l’enthousiasme de Baudelaire, répondre à des impératifs économiques beaucoup plus pragmatiques, et répondre enfin à des inquiétudes relatives chez Baudelaire à son propre devenir en tant que poète. Les motivations de Baudelaire dans ce projet de traduction sont donc d’ordre stratégique. Elles prennent leur sens par rapport à la conception globale que Baudelaire a de sa carrière de poète et de littérateur.




    CONCLUSION





    Les motivations originelles de Baudelaire pour ce projet de traduction d’une partie des œuvres de Poe sont diverses. Découlant de l’enthousiasme de Baudelaire pour cette œuvre, inconscientes, ou encore d’ordre économique, elles se sont néanmoins finalement unifiées dans un projet cohérent, une stratégie éditoriale et commerciale mise en œuvre par Baudelaire et visant à favoriser et faciliter sa propre carrière de poète. La traduction devait l’aider à devenir sur la scène littéraire française le poète qu’il était déjà à ses propres yeux, et à ceux des quelques amis auxquels il avait lu certaines de ses oeuvres. En échange de la gloire qu’il offrait à Poe et à son œuvre en France, Baudelaire trouvait dans Poe et dans le fait de faire la gloire de celui-ci des éléments propices à sa propre gloire en étant reconnu comme celui qui avait donné sa signification à l’objet Poe. L’acte de traduire de Baudelaire a donc permis un échange de gloire entre l’œuvre d’Edgar Poe et la sienne.






    [1] C.ASSELINEAU. Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de Baudelairiana. Cognac : Le Temps qu’il fait, 1990 (1ère éd: 1869). P.53. Il est difficile de dater précisément cette découverte. Baudelaire a peut être eu connaissance de fragments de Poe en 1846 ou 1847, comme il l’écrit lui-même dans sa lettre à Armand Fraisse du 18 février 1860. Cor.I. P.676.
    [2] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 8 mars 1854. Cor.I. P.269.
    [3] Fusées VIII. In C.BAUDELAIRE. Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001. (Coll. Bouquins). P.393.
    [4] C.BAUDELAIRE. NNlles. In E.A.POE. OEP. Paris : Gallimard, 1951 (Coll. La Pléiade). P.1062.
    [5] Lettre de Charles Baudelaire à Théophile Thoré du (+/- ) 20 juin 1864. Cor.II. P.386.
    [6] C.BAUDELAIRE. « Avis de traducteur », in E.A.POE. OEP. P.1063.
    [7] Article paru dans le New York Daily Tribune le 9 octobre 1849. Cet article sera ensuite plagié par J.R.Thompson et J.Daniel pour leurs propres notices nécrologiques, parues, pour le premier, en novembre 1849, et pour le second, en mars 1850, dans le Southern Literary Messenger. L’article Ludwig sera également repris par son auteur Griswold dans l’édition Redfield des œuvres complètes de Poe : The Works of the Late Edgar Allan Poe. Baudelaire a utilisé ces trois articles pour écrire « Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages ».
    [8] Article paru dans la Revue de Paris en mars-avril 1852, et qui sera en partie repris dans la préface aux HE en 1856.
    [9] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 26 mars 1853. Cor.I. P.214.
    [10] C.ASSELINEAU. Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de Baudelairiana. Cognac : Le Temps qu’il fait, 1990 (1ère éd: 1869). P.62.
    [11] C.ASSELINEAU. Idem. P.54.
    [12] Lettre de Charles Baudelaire à Sainte-Beuve du 19 mars 1856. Cor.I. P.343.
    [13] Lettre de Charles Baudelaire à Théophile Thoré du (+/- ) 20 juin 1864. Cor.II. P.386.
    [14] E.CREPET. Charles Baudelaire. Etude biographique. Genève : Slatkine Reprints, 1993 (1ère éd: 1906). P.30.
    [15] E.CREPET. Idem. P.31.
    [16] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick.op.cit. page 12.
    [17] Voir à ce sujet C.RICHARD. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978. Appendice VII_ Baudelaire critique d’Edgar Poe. PP.869-908.
    [18] P.F.QUINN. op.cit. page 5. Page 15-16. « Baudelaire n’a jamais été capable d’examiner l’œuvre de Poe avec la moindre distance critique (…). Qu’un critique si doué soit resté muet sur le sujet de son plus grand enthousiasme nous donne une indication sur le degré d’implication de Baudelaire dans l’œuvre de Poe. » (je traduis).
    [19] C.ASSELINEAU. op.cit. page 15.
    [20] Voir à ce sujet, infra C.RICHARD., note 1 page 19, et M.BRIX., note 2 page 18.
    [21] G.WALTER. Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain. Paris : Phébus, 1998. P.448. Cité par M.BRIX. dans son article « Baudelaire, « disciple » d’Edgar Poe ? » (P.57), in Romantisme. Revue du 19e siècle n°122, 4e trimestre 2003 : Maîtres et disciples. Paris : Sedes, 2003, pp. 55-70.
    [22] Cité en introduction, page 5.
    [23] C.RICHARD. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978. P.896.
    [24] P.M.WETHERILL. Baudelaire et la poésie d’Edgar Poe. Paris : A.G. Nizet, 1962. P.10.
    [25] Il utilise notamment les analyses de James Russel Lowell. C.RICHARD. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978. P.901.
    [26] C.RICHARD. Idem.
    [27] C.BAUDELAIRE. EAP 2. In E.A.POE. OEP. P.1045.
    [28] Exception faite des poèmes figurant dans les contes, et de: « A ma mère », et « Le Corbeau ».
    [29] C.BAUDELAIRE. « Avis du traducteur », in E.A.POE. OEP. P.1063.
    [30] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 5 avril 1855. Cor.I. P.311.
    [31] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Meurice du 18 février 1865. Cor.II. P.467.
    [32] Lettre de Charles Baudelaire à Léon Bérardi du 19 août 1863. Cor.II. P.313-314.
    [33] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 11 février 1865. Cor.II. P.456.
    [34] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 22 décembre 1865. Cor.II. P.552.
    [35] Voir infra, IIème partie.
    [36] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 11 décembre 1865. Cor.II. P.457.
    [37] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 22 décembre 1865. Cor.II. P.552.
    [38] Plusieurs lettres à Michel Lévy et à Madame Meurice attestent de ce projet. Voir Cor.II. PP.461, 466-67, 471.
    [39] C.PICHOIS. « Baudelaire ou la difficulté créatrice. », in Baudelaire, Etudes et témoignages. Neuchâtel : La Baconnière, 1967, pp.242-261.
    [40] C.PICHOIS. Idem. P.246.
    [41] H.PEYRE. Connaissance de Baudelaire. Paris : José Corti, 1951.
    [42] H.PEYRE. Idem. PP.113-114.
    [43] Lettre de Charles Baudelaire à Abel Villemain, secrétaire perpétuel de l’Académie Française, du 11 décembre 1861. Cor.II. P.193.
    [44] C.BAUDELAIRE. Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001 (Coll. Bouquins). P.403.

    [45] C.BAUDELAIRE. EAP 1. E.A.POE. OEP. P.1007.
    [46] E.A.POE. William Wilson, in OEP. Paris : Gallimard, 1951, (Coll. La Pléiade). PP.290 et 293.
    [47] Voir supra I, A 2, page 17.
    [48] C.BAUDELAIRE. « Avis du traducteur », in E.A.POE. OEP. P.1063.
    [49] C.BAUDELAIRE. Idem.
    [50] Voir supra introduction page 5.
    [51] Baudelaire écrivait à Madame Meurice, à propos du Melmoth the Wanderer de Charles Maturin : « C’est un vieux romantique, et pour le bien interpréter, il faut être un vieux romantique. ». L’affinité esthétique entre le traducteur et son auteur est donc bien présentée par Baudelaire comme un gage de qualité, et même comme nécessaire à la réalisation d’une bonne traduction.
    [52] Lettre de Charles Baudelaire à Michel Lévy du 31 août 1864. Cor.II. P.402.
    [53] Lettre de Charles Baudelaire à Michel Lévy du mois de novembre 1863. Cor.II. P.331.
    [54] Baudelaire ne parvint pas à tenir ses engagements, le manuscrit de sa traduction étant retenu en gage, soit par un créancier, soit par sa maîtresse Jeanne. C’est pour cette raison que les HE ne furent finalement publiées qu’en 1856 chez Michel Lévy.
    [55] C.ASSELINEAU.Op.cit. page 13. P.56.
    [56] C.BAUDELAIRE. NNlles. In E.A.POE. OEP. P.1062.
    [57] C.BAUDELAIRE. EAP 2. In E.A.POE. OEP. P.1044-1045.

    Deuxième partie: La constitution de la signification de l'oeuvre de Poe par Baudelaire

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  • INTRODUCTION




    Le poète traducteur Baudelaire a accompli un coup de force, qui est également un tour de force : c’est dans sa traduction par Baudelaire que l’œuvre de Poe a trouvé sa signification; c’est-à-dire que cette traduction a donné à cette œuvre une définition qui, aujourd’hui encore, l’accompagne et conditionne sa lecture. Baudelaire a rendu l’œuvre de Poe lisible, non seulement en la rendant accessible au lecteur francophone, mais également en pointant du doigt ce qu’on pouvait y lire.
    Comment et pourquoi la traduction de Baudelaire a-t-elle permis de constituer la signification de l’œuvre d’Edgar Poe?




    A_TRADUCTION ET SIGNIFICATION


    Il est d’abord nécessaire que nous explicitions le lien qui existe entre traduction et signification afin de comprendre pourquoi la traduction d’une oeuvre est une occasion privilégiée pour déterminer et fixer sa signification.

    Le travail de traducteur de Baudelaire s’est accompagné d’un très important travail de commentaire, qui a pris différentes formes. Dans ses deux préfaces ainsi que dans son article de 1852, Baudelaire livre aux lecteurs un commentaire critique sur l’ensemble de l’oeuvre de Poe, ainsi qu’une présentation biographique et physique de l’auteur qui complète le commentaire des œuvres, en vertu de l’assertion de Baudelaire selon laquelle : « C’est un plaisir très-grand et très-utile que de comparer les traits d’un grand homme avec ses œuvres. »
    [1]. Il s’agit là d’un commentaire dont les modalités correspondent à l’époque : l’approche des œuvres par leur auteur était très répandue à l’époque de Baudelaire, et le poète se situe ici dans le sillage de son aîné Sainte-Beuve. La deuxième forme de commentaire est moins explicite : elle réside dans le travail d’éditeur de Baudelaire. Ses choix éditoriaux, en particulier le choix des nouvelles à traduire et leur agencement dans les volumes, sont guidés par l’appréhension qu’avait Baudelaire de l’œuvre dans son ensemble, et par son jugement sur celle-ci. Il s’agit cette fois d’un commentaire à un second degré. Enfin, la traduction de Baudelaire est en elle-même une forme de commentaire. Toute traduction est en effet réalisée à partir d’une pré-analyse de l’œuvre, c’est-à-dire de l’idée que le traducteur s’est fait de celle-ci, et opère par son processus même un commentaire de l’oeuvre à travers les choix que le traducteur est amené à faire (choix entre différents sens possibles, par exemple). Ces choix mettent en relation le texte original avec l’époque dans laquelle le traducteur livre l’œuvre, puisqu’ils sont une position médiane entre le texte et les normes et canons esthétiques de cette époque. La traduction est comme une lecture écrite du texte original par une certaine époque, et par un certain traducteur.
    Alors que le commentaire peut sembler extérieur au travail de traduction, si on le situe uniquement dans les préfaces, on s’aperçoit qu’il est au contraire essentiel à la traduction elle-même. Traduction et commentaire sont indissociables.

    A cause de ce lien entre traduction et commentaire, le texte traduit n’est donc déjà plus vierge lors de sa parution. Le commentaire qu’il transporte lui donne immédiatement une place dans les débats qui agitent alors le milieu dans lequel il s’insère. Ainsi, lorsque Baudelaire analyse la biographie d’Edgar Poe comme l’exemple d’une vie marquée par la malchance, il se situe dans la lignée du Stello de de Vigny, paru en 1832, auquel il fait référence dans son premier article. Baudelaire présente la vie de Poe comme un argument à l’appui de la thèse développée par de Vigny dans cet ouvrage, selon laquelle il n’y a nulle part, dans les sociétés modernes, qu’elles soient monarchiques ou démocratiques, de place pour le poète
    [2]. Avant même d’être lu, Poe fait donc déjà partie du débat français sur la question de la place de l’écrivain dans la société.
    Paradoxalement, l’origine étrangère du texte traduit peut en fait lui donner un poids supplémentaire, par rapport à un texte dans sa langue originale, dans les débats contemporains à sa parution. On tend à lui attribuer un rôle de révélateur, sur le mode des Lettres persanes de Montesquieu : le livre étranger semble offrir un miroir au milieu qui l’accueille. Ainsi Baudelaire souligne-t-il dans son article de 1852 que « les mêmes disputes et les mêmes théories agitent différentes nations»
    [3] : « Edgar Poe choisit pour sujet de son discours un thème qui est toujours intéressant, et qui a été fort débattu chez nous. Il annonça qu’il parlerait du principe de la poésie.» [4] . Le texte étranger est ici utilisé pour mettre en lumière les questions sous-jacentes, fondamentales, qui agitent un milieu et une époque littéraire, en l’occurrence la question de l’utilité ou de la non utilité de la poésie.

    Le lien entre traduction et commentaire, en plaçant le texte traduit dans les débats du moment, va favoriser la constitution d’une opinion sur ce texte, et donc éventuellement l’émergence de la signification qui va lui être accordée, et ce d’autant plus que l’étrangeté de ce texte peut constituer pour le milieu qui l’accueille un enjeu d’appropriation, selon le contexte historique et politique de la parution de la traduction. La traduction est donc une occasion privilégiée pour qu’émerge et se forme la signification d’une œuvre c’est-à-dire une définition qui accompagne et précède l’œuvre, et en influence la lecture.


    Néanmoins, le cas de la traduction de Baudelaire est un cas à part, car c’est Baudelaire seul qui a défini la place de l’œuvre de Poe dans la littérature, autour de la question du mal et de sa place dans la littérature. Cette définition s’est ensuite fixée de manière durable dans la culture française, et Poe est aujourd’hui encore dans l’inconscient collectif français, et sans doute européen, l’explorateur de la perversité humaine et des sombres profondeurs de l’inconscient. Le rôle de Baudelaire dans la constitution de la signification de cette œuvre est tel que, cent cinquante ans plus tard, des critiques comme Claude Richard ou Jany Berretti dénoncent encore le poids de cette définition baudelairienne de Poe sur la vision française de cet auteur
    [5].
    Le rapport qui existe entre traduction et signification via le lien essentiel entre traduction et commentaire ne peut expliquer à lui seul le fait que le sens que cette œuvre avait pour Baudelaire, ou le sens qu’il a voulu lui donner, se soit cristallisé en une signification. L’exemple de Mallarmé nous montre que ce n’est pas toujours le cas: Mallarmé n’a pas connu le même succès avec ses traductions de la poésie de Poe. Faute de trouver un public, la publication de ces traductions fut très rapidement arrêtée, et la poésie de Poe demeure aujourd’hui méconnue en France par rapport à son œuvre en prose. On peut même avancer l’hypothèse que ces poésies n’aient pas plu parce qu’elles ne correspondaient pas à la définition que Baudelaire avait donnée de Poe quelques années auparavant : la poésie de Poe prend en effet souvent pour thème le sentiment amoureux-c’est par exemple le cas du poème intitulé Annabel Lee, un des plus connus d’Edgar Poe : « But we loved with a love that was more than love »
    [6]- alors que Baudelaire avait justement vanté l’absence d’histoires d’amour dans les contes comme une qualité propre à l’œuvre de Poe : « J’ai traversé une longue enfilade de contes sans trouver une histoire d’amour. Sans vouloir préconiser d’une manière absolue ce système ascétique d’une âme ambitieuse, je pense qu’une littérature sévère serait chez nous une protestation utile… »[7].

    La constitution de la signification de l’œuvre de Poe par Baudelaire est donc un cas extrême. Baudelaire avait décidé de devenir l’introducteur de Poe en France et son seul traducteur légitime, c’est-à-dire celui qui sait ce qu’est et ce que vaut Poe. Réussir à donner sa signification à l’œuvre de Poe devait lui permettre de bénéficier pour lui-même de la gloire qu’il aurait offerte à cette œuvre, car être reconnu comme le détenteur de la véritable signification de l’œuvre d’Edgar Poe pouvait l’amener à être vu comme un prophète de la littérature à venir, qu’il comptait représenter lui-même en poésie.
    Le succès et l’influence de ses traductions attestent de la réussite de son projet. Quelles stratégies a-t-il mises en œuvre pour définir et fixer la signification qu’il souhaitait donner à l’oeuvre de Poe ? Et dans quelle mesure Baudelaire a-t-il pu orchestrer la constitution de cette signification ?





    B_ LES STRATEGIES BAUDELAIRIENNES DE CONSTITUTION DE LA SIGNIFICATION DE L’ŒUVRE DE POE


    La volonté de Baudelaire de constituer la signification de l’œuvre d’Edgar Poe s’est exprimée avec force à travers une stratégie éditoriale et dans son travail de critique. Baudelaire s’est investi dans un important travail préparatoire visant à assurer le succès de la publication de ses traductions et à en diriger la lecture. Ces éléments peuvent sembler extérieurs à la traduction ; en réalité, ils ont influencé sa réalisation et en conditionnent la lecture.


    1) Stratégies commerciales : Baudelaire éditeur et Baudelaire hagiographe de Poe


    Baudelaire a mis en œuvre une vaste stratégie commerciale autour de ses traductions visant à favoriser leur succès, et donc la gloire de Poe dont il souhaitait profiter. Intéressons-nous dans un premier temps à sa stratégie éditoriale de promotion, avant de nous pencher sur ce que nous appelons l’hagiographie de Poe, c’est-à-dire la biographie d’un Poe érigé par Baudelaire dans ses différentes notices en martyr.


    Bien que l’éditeur des HE, NHE, des Aventures d’Arthur Gordon Pym, de Eurêka et des HGS soit Michel Lévy, c’est à Baudelaire qu’est revenue la tâche de choisir les nouvelles qui composeraient les volumes de traductions : nous avons déjà mentionné que Baudelaire n’a traduit que quarante et une nouvelles sur un total de soixante-treize. C’est également lui qui a supervisé l’organisation des volumes, décidant quelles nouvelles seraient insérées dans quels volumes, et comment elles seraient agencées à l’intérieur des volumes, car Baudelaire n’a pas suivi le modèle des éditions américaines ou anglaises de Poe déjà existantes, mais a créé sa propre édition.
    La première publication en volumes de ces contes est intitulée Tales of the Grotesque and Arabesque (1840). Elle contient quatorze nouvelles dans le premier volume, et dix dans le second. The Prose Romances, paru en 1843, contient seulement The Murders in the Rue Morgue et The Man That Was Used Up. Les Tales, parus en 1845, contiennent douze contes, dont certains étaient déjà contenus dans le premier recueil. Il existe également une édition de Mesmerism in Articulo Mortis, parue en 1846, ainsi que de Eureka. Les éditions suivantes des textes en prose sont posthumes et ne contiennent pas l’intégralité de l’œuvre en prose de Poe
    [8] ; c’est l’une de ces éditions posthumes : The Works of the Late Edgar Allan Poe, parue en 1853, qui servit vraisemblablement avec les Tales de texte de référence à Baudelaire[9]. A l’époque où celui-ci entreprenait sa traduction, beaucoup de nouvelles n’avaient été publiées que dans des périodiques. Baudelaire en possédait d’ailleurs certains, en particulier la plupart des numéros du Southern Literary Messenger parus pendant la période où Poe y collabora activement. Il n’y avait donc pas d’édition pouvant servir à Baudelaire de référence définitive, comme un testament de l’auteur. Dans ce contexte, il est légitime que Baudelaire ait pu vouloir créer une édition à son idée, et ce d’autant plus s’il n’avait pas l’intention de publier les œuvres de Poe dans leur intégralité.
    Baudelaire a créé trois recueils : les HE, les NHE et les HGS ; Les Aventures de Arthus Gordon Pym et Eurêka ne requérant pas de choix d’organisation interne. Ses choix éditoriaux correspondent à une stratégie commerciale. En mars 1856, peu avant la parution des HE, il écrivit à Sainte-Beuve : « Le premier volume est fait pour amorcer le public : jongleries, conjecturisme, canards, etc. Ligeia est le seul morceau important qui se rattache moralement au deuxième volume. »
    [10]. Pour populariser l’œuvre d’un homme qui avait refusé d’être un money-making author, ainsi que Baudelaire l’indique dans ses notices, le traducteur éditeur transigea avec le public français, en adaptant ses choix aux goûts qu’il supposait être ceux de ce public. Il publia dans le premier volume des nouvelles auxquelles il attachait lui-même une importance moyenne : des canards et des enquêtes comme le Double assassinat dans la rue Morgue ou Le canard au ballon. Entre 1852 et 1856, Baudelaire avait réévalué à la baisse l’importance du probabilisme et du conjecturisme présent dans l’œuvre de Poe : alors que dans l’article de 1852 ces termes étaient utilisés pour caractériser de façon globale l’œuvre de Poe, ils ne désignent plus en 1856 que des moyens utilisés par l’auteur pour créer des effets inattendus dans certains contes, lesquels ne seraient que de « faciles jongleries » :
    « j’ai des raisons de croire que ce n’est pas à cet ordre de compositions qu’il [Poe] attachait le plus d’importance, et que -peut-être même à cause de cette précoce aptitude [aux sciences physiques et mathématiques] - il n’était pas loin de les considérer comme de faciles jongleries, comparativement aux ouvrages de pure imagination.»
    [11] .

    Baudelaire pensait que ces contes assureraient le succès des deux premiers volumes, et il les réunit par genre. Il plaça ainsi l’une après l’autre trois nouvelles qui mettent en jeu des processus de déduction logique (Double assassinat dans la rue Morgue, La Lettre volée, Le scarabée d’or), puis trois canards (Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall, Manuscrit trouvé dans une bouteille, Une Descente dans le Maelstrom), deux nouvelles sur le magnétisme (La Vérité sur le cas de M.Valdemar, Révélation magnétique), une sur l’opium (Les Souvenirs de M.Bedloe), deux sur des femmes (Morella, Ligeia) qui traitent également de la transmigration des âmes, qui est le sujet du dernier texte : Metzengerstein. Baudelaire entendait ainsi donner à ses lecteurs un aperçu très clair et didactique des qualités de jongleur d’Edgar Poe. Ainsi « accrochés », les lecteurs achèteraient ensuite le deuxième volume, qui contient des textes relevant du fantastique: « Le deuxième volume est d’un fantastique plus relevé ; hallucinations, maladies mentales, grotesque pur, surnaturalisme, etc… »
    [12]. Ces textes plaisaient davantage à Baudelaire, si l’on en juge par l’appréciation « plus relevé ». Il plaça en tête de ce second recueil des textes dont il a souligné la violence et l’étrangeté dans ses notices (Le Démon de la perversité, Le Chat noir, William Wilson, L’Homme des foules, Le cœur révélateur, Bérénice, La Chute de la maison Usher, Le Puits et le pendule). Viennent ensuite des contes moraux, mais également souvent horribles et grotesques (Hop-Frog, La Barrique d’Amontillado, Le Masque de la Mort rouge, Le Roi Peste, Le Diable dans le beffroi, Lionnerie, Quatre bêtes en une), puis des contes plus fantastiques (Petite discussion avec une momie, Puissance de la parole, Colloque entre Monos et Una, Conversation d’Eiros avec Charmion, Ombre, Silence, L’Ile de la fée, Le Portrait ovale). Cette organisation thématique visait à accompagner le lecteur dans sa lecture. Elle constituait pour celui-ci un message : Baudelaire pointait ainsi du doigt dans les textes ce qu’il avait mis en avant dans ses notices. Cette stratégie éditoriale, outre son aspect commercial, nous amène donc presque malgré nous à lire dans l’œuvre de Poe ce que Baudelaire veut nous y faire lire. Nous reviendrons sur ce point lors de l’analyse des notices[13].

    Outre l’organisation des volumes visant à accrocher le lecteur, Baudelaire a mis à contribution l’«autorité particulière »
    [14] de la plume de Sainte-Beuve en lui demandant d’écrire un petit texte dans une revue pour annoncer favorablement la publication de ces traductions :
    « Voici, mon cher protecteur, un genre de littérature qui peut-être ne vous inspirera pas autant d’enthousiasme qu’à moi, mais qui vous intéressera à coup sûr. Il faut, c’est-à-dire je désire qu’Edgar Poe, qui n’est pas grand-chose en Amérique, devienne un grand homme pour la France ; je sais combien vous êtes brave et amateur de la nouveauté, j’ai donc hardiment promis votre concours à Michel Lévy.
    Pouvez-vous m’écrire un petit mot où vous me direz si vous ferez quelque chose dans l’Athenaeum ou ailleurs ? »
    [15].

    Il s’agit là d’une stratégie publicitaire. De la même façon, Baudelaire a usé de toute son influence auprès de ses connaissances proches ou lointaines pour annoncer et faire attendre sa traduction. Préférant aux cénacles et aux salons les estaminets, où, comme nous le dit Maxime du Camp, il se trouvait en contact « avec une génération de grands hommes futurs »
    [16], il y professait son enthousiasme pour Poe à qui voulait l’entendre, suscitant ainsi la curiosité de ses auditeurs pour l’auteur, et pour sa traduction. Baudelaire a mis à profit son propre enthousiasme en tentant de le rendre communicatif: « L’impression vive qu’il produisait servait sa gloire et la gloire de ceux qu’ils prônaient »[17], écrit Léon Lemonnier. Il ne pouvait certes toucher là qu’un public restreint, mais éventuellement influent.
    Enfin Baudelaire a porté une attention particulière aux titres des nouvelles. Si sa traduction est globalement neutre et très fidèle
    [18], Baudelaire s’est toutefois autorisé à modifier parfois les titres originaux. Or on comprend aisément que les titres ont une très forte valeur d’accroche pour un lecteur/client potentiel qui feuilletterait l’ouvrage dans une librairie. Baudelaire a ainsi traduit A Tale of the Ragged Mountains par Les Souvenirs de M. Auguste Bedloe, The Murders in the Rue Morgue par Double assassinat dans la rue Morgue, ou encore The Philosophy of Composition par La Genèse d’un poëme. Ces modifications révèlent l’existence d’une stratégie éditoriale de vente derrière ces choix de traduction.


    Le dernier volet de la stratégie commerciale de Baudelaire autour de l’œuvre de Poe réside dans la publicité qu’il fit autour de la personne de l’auteur en faisant de celui-ci dans ses notices un personnage de poète maudit. Baudelaire nous invite à assimiler homme et œuvre, et en cherchant à provoquer la pitié des lecteurs de ses préfaces pour ce nouveau martyr de la littérature il tente de les disposer en faveur de l’œuvre.


    Ainsi que nous l’avons déjà mentionné, Baudelaire utilise la biographie d’Edgar Poe pour accréditer la thèse de de Vigny selon laquelle le poète ne peut trouver nulle part de place pour lui dans la société moderne, qu’elle soit monarchique, démocratique ou aristocratique : « J’apporte aujourd’hui une nouvelle légende à l’appui de sa thèse, j’ajoute un saint nouveau au martyrologue : j’ai à écrire l’histoire d’un de ces illustres malheureux, trop riche de poésie et de passion, qui est venu, après tant d’autres, faire en ce bas monde le rude apprentissage du génie chez les hommes inférieurs. »
    [19] . C’est à cause de ce vocabulaire religieux que nous avons choisi de qualifier le récit que fait Baudelaire de la vie de Poe d’hagiographie.
    Si l’analyse critique d’une œuvre passe fréquemment en ce milieu du XIXe siècle par un intérêt pour la vie de l’auteur, l’écriture par Baudelaire de la vie d’Edgar Poe dépasse toutefois la simple curiosité d’un lecteur qui voudrait comprendre l’œuvre en s’intéressant à l’homme. Baudelaire écrit ses notices en poète, c’est-à-dire en créateur : il ne se contente pas de raconter la vie de Poe, mais l’invente. N’a-t-il pas lui-même écrit : « Comprends-tu maintenant (…) pourquoi j’ai si bien écrit son abominable vie ? »
    [20]. Au fil de l’écriture, Poe devient un personnage de Baudelaire, à tel point que Claude Richard écrit dans Edgar Allan Poe : journaliste et critique :
    « l’émouvant personnage créé par Baudelaire est sans grand rapport avec le personnage de l’histoire : il ne suffit pas de dire que Baudelaire a trouvé -ou créé- en Poe un frère qu’il s’est approprié en le rendant semblable à lui-même. Il faut, nous paraît-il, affirmer clairement que le Poe de Baudelaire est une création mythique, dans le sens le plus riche du terme. »
    [21].

    Baudelaire a opéré dans ses notices un processus de mythification qui a transformé l’auteur des contes qu’il traduisait en un personnage littéraire représentant le type même du poète maudit. Ce processus se fait en deux étapes bien distinctes : une première étape où la biographie est utilisée par Baudelaire en toute sincérité, et une deuxième étape de mystification volontaire.

    Pour écrire son article de 1852 Baudelaire a utilisé plusieurs sources américaines, la principale étant la notice nécrologique dite « Ludwig » parue le 9 octobre 1849 dans le New York Daily Tribune, et republiée dans The Works of the Late Edgar Allan Poe, dont l’auteur est l’exécuteur testamentaire d’Edgar Poe, Rufus Griswold. Il a également eu accès -entre autres
    [22]- à deux autres notices nécrologiques, celles de Thompson et de Daniel, qui reprenaient toutes les deux les informations contenues dans la notice Griswold[23]. Or ces sources étaient erronées. Griswold a abondamment calomnié la mémoire d’Edgar Poe, probablement pour des raisons de jalousie littéraire. Les informations concernant l’intempérance de celui-ci, son instabilité et sa violence anti-sociale sont fausses. Cette calomnie eut un retentissement considérable puisque, malgré que certains amis de Poe, en particulier sa belle-mère Maria Clemm et Nathaniel Parker Willis, qui avait collaboré avec lui, aient tenté d’y opposer un démenti, elle fut colportée par Daniel et Thompson, qui se contentèrent pour faire leur propre notice de plagier celle de Griswold, sans suspecter la calomnie.
    Dans un deuxième temps, c’est Baudelaire lui-même qui la colporta en utilisant le portrait de Poe qu’il avait découvert dans ces sources. Il parle ainsi dans son article de « la vie débraillée de M. Poe, (…) son haleine alcoolisée, qui aurait pris feu à la flamme d’une chandelle, (…) ses habitudes errantes… »
    [24].
    Attristé par le Poe qu’il découvrait chez Griswold, Baudelaire chercha à comprendre pourquoi un homme dont il admirait l’œuvre avait pu mener une vie si peu admirable -l’abus d’alcool, comme de stupéfiants, n’étant pas considéré avec indulgence par Baudelaire : Les Paradis artificiels sont davantage une mise en garde contre les effets de la drogue qu’une exaltation de ses qualités. Sans aller jusqu’à suspecter la calomnie de Griswold et son ampleur, Baudelaire était surpris par cette biographie: « on eût dit une antithèse faite chair »
    [25], peut-on lire dans son article. La vie de Poe et sa personnalité étaient devenues pour lui un mystère depuis qu’il avait découvert en l’auteur américain un homme alcoolique et malheureux, alors qu’il se l’était imaginé en dandy, ainsi qu’il le décrit dans sa dédicace à Maria Clemm publiée en tête du premier feuilleton des HE paru dans le Pays: « l’Edgar Poe que mon imagination avait créé, -riche, heureux, - un jeune gentleman de génie vaquant quelquefois à la littérature au milieu de mille occupations d’une vie élégante…»[26]. Il chercha à percer ce mystère par l’écriture et donna une place importante dans son article à l’ivrognerie de Poe pour tenter de se l’expliquer. Il avança différentes hypothèses, par exemple celle que Poe ait été incompris dans son pays : « Les divers documents que je viens de lire ont créé en moi la persuasion que les Etats-Unis furent pour Poe une vaste cage… »[27]. L’article de 1852 se caractérise par cette tendance à la conjecture et à l’interprétation ; manquant de renseignements pour comprendre un changement de comportement de Poe, Baudelaire propose son interprétation des faits : « Il est évident que je manque de renseignements (…) Peut-être en trouverons-nous l’explication dans une admirable protection maternelle qui entourait le sombre écrivain… »[28]. Quoique ses explications et interprétations soient prudentes, Baudelaire prit le parti de toujours chercher à excuser les éléments négatifs: « L’ivrognerie littéraire est un des phénomènes les plus communs et les plus lamentables de la vie moderne ; mais peut-être y a-t-il bien des circonstances atténuantes »[29].
    A cause du mystère qu’était devenu Poe pour Baudelaire, l’écriture -c’est-à-dire la création- prit dans cet article le relais d’une narration plus neutre des faits, laquelle n’aurait pas suffi à expliquer les antithèses du personnage Poe. C’est finalement la figure de Baudelaire enquêtant sur Poe, le ton sincère et impliqué du préfacier, qui domine ce texte, lui donne sa cohérence et assure son succès, succès qui contribue à son tour à la diffusion de cette image négative et faussée d’Edgar Poe. Baudelaire n’avait pas conscience qu’insister sur cet élément scandaleux de la vie de Poe pourrait nuire à son envie de faire connaître et aimer l’œuvre de celui-ci ; pourquoi sinon insisterait-il sur un élément biographique dont il ne pouvait manquer de savoir qu’il n’engagerait pas ses lecteurs en faveur d’Edgar Poe ? Au contraire, Baudelaire cherchait à réhabiliter Poe en trouvant des excuses à son alcoolisme et à sa vie tourmentée, notamment dans l’incompréhension de ses concitoyens.


    Baudelaire colporta donc de bonne foi la calomnie de Griswold en 1852. Tout aurait pu changer avec la préface de 1856 : entre l’écriture de ces deux notices, Baudelaire eut connaissance de la calomnie, sans doute grâce à l’introduction de James Hannay placée en tête du volume de poésie de l’édition Redfield, où l’on peut lire : « have they not in America, as here, a rule at all cemeteries that no dogs are admitted ? »
    [30], phrase que Baudelaire reprit dans EAP 2 : « Il n’existe donc pas en Amérique d’ordonnance qui interdise aux chiens l’entrée des cimetières ? »[31]. Dans sa biographie de Baudelaire, Charles Asselineau mentionne cette découverte : « Au bout de quelques jours, je fus au courant de ses griefs contre M. Rufus Griswold, le détracteur de Poë, et de ses sympathies pour Willis et pour Mss. Cleems, son apologiste et son ange gardien. »[32].
    Pourtant le récit que fait Baudelaire de la vie de Poe change très peu dans la refonte en préface de l’article de 1852. Au contraire, bien qu’il dénonce dans son texte la calomnie de Griswold, le « pédagogue-vampire »
    [33], Baudelaire conserve le portrait faussé de Poe et y ajoute sa propre touche, redoublant ce qu’il avait taxé chez le biographe américain d’ « immortelle infamie »[34]. Le fait que Baudelaire réutilise sciemment des informations dont il a appris qu’elles étaient erronées donne une toute autre valeur au portrait de 1856 par rapport à celui de 1852 ; alors que le premier était composé à partir de ce que Baudelaire pensait être la véritable biographie de Poe, le deuxième est nécessairement conservé par Baudelaire dans un but précis. On pourrait peut-être expliquer le fait qu’il ne modifie pas son texte par l’énormité de la calomnie, qui oblige à réécrire tout le récit de la vie de Poe : Baudelaire, jugeant que le mal était déjà fait, aurait pu reculer devant cette tâche. Mais cette interprétation ne nous est pas permise pour deux raisons : d’abord, parce que Baudelaire donne une place encore plus importante à la biographie dans le texte de 1856, au lieu de la diminuer. Il va même jusqu’à insérer de nouveaux emprunts à Griswold, par exemple la mention de bruits compromettants au sujet du voyage de Poe en Russie[35]. Par ailleurs, il rajoute sa propre pierre à l’édifice commencé par Griswold en faisant de Poe un opiomane : « L’espace est approfondi par l’opium ; l’opium y donne un sens magique à toutes les teintes, et fait vibrer tous les bruits avec une plus significative sonorité »[36]. Or aucun critique de Poe n’a fait d’allusion à l’usage de stupéfiants par Edgar Poe. Cette invention de Baudelaire est sa contribution personnelle au mythe de Poe.

    Le personnage qu’il construit est celui du poète maudit. Dans le récit de Baudelaire, Poe est un homme supérieur par son intellect et ses capacités : «un ami du poëte avoue qu’il était difficile de l’employer et qu’on était obligé de le payer moins que d’autres, parce qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire. »
    [37]. Son génie l’écarte du commun des mortels. De la même façon que l’albatros de Baudelaire : « exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »[38], Poe est seul : « Poe, éblouissant par son esprit son pays jeune et informe, choquant par ses mœurs des hommes qui se croyaient ses égaux, devenait fatalement l’un des plus malheureux écrivains. Les rancunes s’ameutèrent, la solitude se fit autour de lui »[39]. Griswold avait donné à Baudelaire les premiers éléments de ce portrait, auxquels il a rajouté ses propres interprétations, notamment celle qui fustigeait l’incompréhension des contemporains et concitoyens de Poe. De scandaleux, Poe était devenu sous sa plume un martyr pour lequel il demandait la pitié : « Edgar Poe, ivrogne, pauvre, persécuté, me plaît plus que calme et vertueux (…) Je dirais volontiers de lui et d’une classe particulière d’hommes, ce que le catéchisme dit de notre Dieu : « Il a beaucoup souffert pour nous. » »[40], conclut-il en 1852. Alors que le Poe que présentait Griswold était immoral, celui de Baudelaire est à la fois un martyr et un rebelle. C’est la société qui est responsable de sa déchéance, car elle empêche le développement de l’individu : « l’individu n’est peut-être pas seul coupable, et [il] doit être difficile de penser et d’écrire commodément dans un pays où il y a des millions de souverains… »[41]-[42].

    En découvrant la supercherie de Griswold, Baudelaire décide de conserver ce portrait, en l’accentuant encore un peu plus avec l’évocation de l’opiomanie, et le met en valeur en amoindrissant les autres figures d’auteurs qu’il avait évoquées en 1852 : Balzac et Hoffmann. Pourquoi ? Cette image du poète maudit est un autre instrument de la stratégie commerciale de Baudelaire.
    Raconter aux Français la vie d’un Américain dont les contemporains auraient méconnu le génie, qui l’auraient laissé mourir dans des conditions sordides, et jugé selon les critères d’une morale peu charitable -Baudelaire qualifie celle-ci d’ « inévitable morale bourgeoise »
    [43]- c’est leur donner une raison chauvine de s’intéresser à Poe. En signalant qu’il avait été méconnu par son pays, Baudelaire faisait de son appropriation par la France un enjeu politique, ou tout au moins culturel. Ce sentiment chauvin fait depuis partie intégrante de la critique sur Poe. Une tension s’est cristallisée de chaque côté de l’Atlantique autour de la question de la valeur qu’il fallait ou non accorder à l’oeuvre d’Edgar Poe. T.S. Eliot faisait écho à cet enjeu de réappropriation nationale en écrivant dans From Poe to Valéry : « Now, we all of us like to believe that we understand our own poets better than any foreigner can do ; but I think we should be prepared to entertain the possibility that these Frenchmen have seen something in Poe that English-speaking readers have missed. »[44].
    Par ailleurs, l’image du poète maudit permit à Baudelaire de polariser l’attention du public français. Poe tel qu’il nous le décrit, à la fois scandaleux et martyr, ne pouvait manquer dans l’esprit de Baudelaire de susciter la polémique. Baudelaire ne craignait pas de provoquer un scandale. Bien au contraire, il savait que celui-ci pourrait lui être favorable en attirant l’attention sur Poe. Il chercha davantage à le provoquer qu’à l’éviter, comme nous incitent à le croire ces propos qu’il tint à sa mère dans une lettre datée de mars 1856 : la préface, dit-il, « est faite de manière à faire hurler »
    [45]. Par le scandale Baudelaire espérait provoquer un débat sur la question de la place du poète dans la société. Mais aucun critique ne releva ses propos : « aucun ne veut aborder franchement la question de la misère et du suicide. - J’espérais que cela aurait lieu. - Aucun n’est encore tombé dans le piège que je leur ai tendu, mais cela viendra. »[46]. Le débat ne vint pas, mais les ventes marchèrent bien, et très rapidement.
    Baudelaire ne cherchait pas que le scandale. On a vu qu’il demandait la compréhension et la pitié pour Poe, et que le rebelle était d’abord un martyr. Or Baudelaire assimile constamment dans ses notices l’homme et l’œuvre : « Tous les contes d’Edgar Poe sont pour ainsi dire biographiques. On trouve l’homme dans l’œuvre. Les personnages et les incidents sont le cadre et la draperie de ses souvenirs. »
    [47], peut-on lire dans l’article de 1852, ou encore : «L’ardeur même avec laquelle il se jette dans le grotesque pour l’amour du grotesque (…) me sert à vérifier la sincérité de son œuvre et l’accord de l’homme avec le poëte»[48], dans la préface de 1856. Par cette assimilation Baudelaire suggère que la mélancolie ou la violence qui sont contenues dans les nouvelles seraient celles de l’auteur lui-même et place l’œuvre de Poe sous le signe du lyrisme. Mais il suggère également que celui qui est touché par la vie de l’auteur aimera également l’œuvre, puisque la seconde est une image du premier. Faire aimer l’homme, provoquer la tendresse et la pitié du lecteur par rapport à sa vie revient à le préparer favorablement à la lecture des œuvres.
    Il est difficile de savoir si l’image du poète maudit a ou non servi à attirer l’attention sur Poe mais il est néanmoins certain que cette image de l’artiste, que Baudelaire ne fut pas le seul à colporter, s’est ancrée dans la culture française.


    Cette stratégie commerciale, dont l’ampleur nous rappelle que Baudelaire était loin d’être paralysé par son admiration pour l’œuvre de Poe, infléchit le sens de l’œuvre de celui-ci. Baudelaire a tout mis en oeuvre pour rendre populaire l’oeuvre d’un auteur dont il a souligné à plusieurs reprises dans ses notices qu’il avait refusé d’adapter ses écrits à son public ; Baudelaire a rapporté à ce sujet les propos de biographes américains : « Poe, s’il avait voulu régulariser son génie et appliquer ses facultés créatrices d’une manière plus appropriée au sol américain, aurait pu devenir un auteur à argent… »
    [49]. Baudelaire a l’audace de faire de Poe à la fois un poète maudit, c’est-à-dire un poète méconnu et incompris, et un écrivain populaire, un money-making author. Il faut sans doute voir derrière cette contradiction une intention ironique de Baudelaire.

    Baudelaire voulait assurer à cette œuvre un succès dont il voulait lui-même profiter. Il a été de ce fait amené à mettre en avant, de la façon que nous venons de voir, les éléments de cette œuvre dont il pensait qu’ils plairaient au public français, c’est-à-dire qu’il a orienté cette œuvre dans le sens des goûts qu’il supposait être ceux de ce public. Baudelaire a été très clair à ce sujet ; pour lui, le public est friand d’amusement, plutôt que de réflexion :
    « Si je trouve encore, comme je l’espère, l’occasion de parler de ce poëte, je donnerai l’analyse de ses opinions philosophiques et littéraires, ainsi que généralement des œuvres dont la traduction complète aurait peu de chances de succès auprès d’un public qui préfère de beaucoup l’amusement et l’émotion à la plus importante vérité philosophique. »
    [50].

    Baudelaire est donc à l’origine de la popularité de Poe. Il est probable que sans ce travail de publicité, Poe serait resté un auteur mineur en France, comme il l’était aux Etats-Unis.


    Or Baudelaire ne s’est pas contenté de faire lire Poe. Il nous a également dit ce que nous devions lire dans son œuvre. Dans les deux préfaces de 1856 et 1857, même si les commentaires critiques y sont relativement rares proportionnellement à la place qu’occupe la biographie de l’auteur, Baudelaire a proposé à ses lecteurs des clés pour lire les nouvelles qu’il a traduites et a cherché à faire du sens qu’avait cette œuvre pour lui sa signification. Par une sorte de coup de force intellectuel, il a promu ce qui était individuel au rang du collectif, c’est-à-dire qu’il a fait du sens qu’avait cette œuvre pour lui, par rapport à sa réflexion esthétique et à sa conception de la littérature, la signification de l’œuvre d’Edgar Poe.


    2) Instrumentalisation de la pensée et de l’œuvre de Poe par Baudelaire


    Cette figure du poète maudit a été pour Baudelaire l’occasion d’une critique sociale dont il pensait qu’elle était justifiée, quelle qu’ait été la vie d’Edgar Poe. Il s’est inscrit à contre-courant des opinions communes sur les Etats-Unis, critiquant là-bas la démocratie et le règne de l’opinion, qu’il qualifiait de « tyrannie des bêtes »
    [51]. Il a également fustigé la société moderne et le progrès, qui provoquait selon lui un amoindrissement de la part spirituelle de l’humanité : « [Poe] considérait le Progrès, la grande idée moderne, comme une extase de gobe-mouches… »[52]. Cette préface traduit ses craintes que se perde le culte du beau, en Amérique comme en France. La figure d’Edgar Poe érigé en martyr de la société américaine est une diatribe masquée contre la société française. Bien qu’il n’ait pas encore publié à cette époque les Fleurs du Mal, pour lesquelles il sera poursuivi en justice, Baudelaire a conscience qu’il risque de se heurter à l’incompréhension de ses contemporains. Il écrivit à ce sujet à Sainte-Beuve : « Après le Poe, viendront deux volumes de moi, un d’articles critiques, et l’autre de poésies. Ainsi je vous fais mes excuses par avance, et d’ailleurs je crains que lorsque je ne parlerai plus par la voix d’un grand poète, je ne sois pour vous un être bien criard et bien désagréable. »[53]. Le Poe qu’il met en scène est le destin qu’il craint pour lui-même : celui d’un poète incompris, vivant dans la pauvreté et la solitude, poursuivi par la malchance -le guignon- et la bêtise de ses contemporains jusqu’à sa mort. On peut analyser cette écriture de la vie de Poe comme une manière pour Baudelaire d’exorciser ses propres peurs. On sait que Baudelaire avait dans sa jeunesse rejeté la théorie du guignon qui circulait à cette époque et qui voulait qu’un homme soit choisi par la destinée pour être fouetté « à tour de bras pour l’édification des autres hommes »[54]. Il pensait pouvoir réussir à vivre honorablement comme homme de lettres ; c’est ce que nous rapporte Charles Asselineau :
    « il [avait] longtemps manifesté la prétention et même la conviction de s’enrichir par son travail (…) Plus que personne il avait parlé dans sa jeunesse des quinze cents francs qu’il lui fallait à la fin de la semaine et qu’il ne doutait pas de gagner en trois jours, et d’autres tours de force de rapidité. »
    [55].

    Néanmoins, l’âge venant et les soucis financiers de toutes sortes firent qu’il en vint « à des conjectures moins fantastiques »
    [56] et craignit d’être poursuivi toute sa vie par les conséquences des quelques dettes faites dans sa jeunesse, et de l’acharnement de la malchance contre lui (la perte du manuscrit de ses premières traductions de Poe, qui devait paraître chez Victor Lecou en 1852, en est un bon exemple). Ecrire la vie tragique de Poe était peut-être pour lui une façon d’exorciser le sort et ses peurs, et de faire de la théorie du guignon une simple fable.


    Mais Baudelaire alla plus loin et ne se contenta pas d’exprimer ses craintes et ses critiques contre la société dans laquelle il vivait. Loin de se plier à cette destinée contraire, il mit tout en œuvre pour assurer à sa carrière les meilleures chances de succès. Plutôt que d’attendre que sa critique de la société française fasse évoluer les mentalités et qu’elle incite ses concitoyens à se comporter autrement vis-à-vis de leurs hommes de lettres que ne l’avaient fait les Américains avec Poe, Baudelaire rendit populaire l’œuvre de Poe pour profiter lui-même de la gloire qu’il lui offrait, et instrumentalisa son image et son œuvre pour ancrer dans le paysage littéraire français ses propres idées. La manipulation l’emporta sur une éventuelle tentative de faire évoluer les mentalités.

    On pourrait en effet être surpris que Baudelaire ait laissé son œuvre au second plan, par rapport au succès qu’il offrait à l’œuvre de Poe. En réalité, il est très possible que Baudelaire ait utilisé Poe pour que celui-ci devienne l’auteur à succès que lui-même ne voulait pas devenir. Asselineau nous dit qu’il était trop délicat pour désirer une gloire marchande : « Baudelaire était trop délicat et trop respectueux de lui-même pour devenir un money-making author. »
    [57]. Poe - qui était déjà mort à l’époque où Baudelaire commença son entreprise de traduction et que celui-ci n’a jamais connu, ce qui lui laissait toute la latitude nécessaire pour utiliser son œuvre à sa guise- lui offrit sans le savoir une œuvre que Baudelaire pensait pouvoir rendre populaire, à condition d’attacher un certain soin aux conditions de sa publication. Baudelaire était conscient que la popularité exige des sacrifices ; pour lui, la gloire est une adaptation aux goûts du lectorat, comme le suggère cette phrase tirée de ses journaux intimes : « La gloire est le résultat de l’adaptation d’un esprit avec la sottise nationale. »[58].
    Baudelaire accepta de faire ces sacrifices pour l’œuvre de Poe, mais non pour la sienne. La gloire qu’il retirerait de la popularité de Poe lui suffisait. Nous avons déjà mentionné que Baudelaire profita de ce succès populaire en se faisant un nom de traducteur qui lui ouvrit des portes en tant que poète. Loin de vouloir transiger avec les exigences qu’il avait pour son œuvre, il instrumentalisa Poe, son œuvre et sa pensée, à son propre avantage.
    Notre analyse du travail effectué par Baudelaire dans le cadre de son activité de traducteur nous ramène donc ici aux conclusions de notre première partie. Voyons à présent comment et dans quel sens Baudelaire instrumentalise Poe et son œuvre.


    Baudelaire a adopté dans ses analyses un ton péremptoire qui le met en scène en tant que détenteur de la signification de Poe. Nous avons déjà dit que cette position était pour lui stratégique puisqu’elle le présentait comme une sorte de prophète de la littérature à venir. Ce ton caractérise aussi bien les « Notes nouvelles sur Edgar Poe » que la préface de 1856, alors que l’article de 1852 touchait au contraire par un ton plus modeste, et plus prudent. Entre 1852 et 1856, Baudelaire est parvenu à s’approprier l’œuvre de Poe, c’est-à-dire à faire siennes certaines conceptions esthétiques qui la sous-tendent, par exemple celle d’une poésie non directement utilitaire - c’est-à-dire ne visant pas à un enseignement moral- et à distinguer les aspects qui lui conviennent, parce qu’ils lui correspondent ou peuvent correspondre à ses propres conceptions esthétiques et morales, d’autres aspects qui l’intéressent moins.
    Le ton de Baudelaire est donc nettement plus affirmé dès 1856, à la fois parce qu’il maîtrise mieux son sujet, mais aussi parce que son projet de traduction a mûri, et qu’il lui a donné un sens par rapport à sa carrière de poète. On peut par exemple comparer la façon dont Baudelaire présente la conférence de Poe sur le principe de la poésie en 1852 et 1856 :
    EAP 1 : « Il annonça qu’il parlerait du principe de la poésie. Il y a, depuis longtemps déjà aux Etats-Unis, un mouvement utilitaire qui veut entraîner la poésie comme le reste. (…) Dans ses lectures, Poe leur déclara la guerre (…) Il disait : notre esprit possède des facultés élémentaires…»
    [59] .

    Ici, Baudelaire se contente de rendre compte des propos tenus par Edgar Poe lors de cette conférence. Son assentiment semble pourtant aller à la thèse de Poe, mais il ne l’affirme pas explicitement ; peut-être son opinion n’est-elle pas encore fixée à ce sujet. Ainsi, la phrase : « on voit qu’à un certain point de vue, Edgar Poe donnait raison au mouvement romantique français.»
    [60] , peut suggérer que Baudelaire en est encore à un stade d’analyse de la thèse de Poe. Passons maintenant à la seconde notice :
    EAP 2 : « Il choisit un thème aussi large qu’élevé : le Principe de la poésie, et il le développa avec cette lucidité qui est un de ses privilèges. Il croyait, en vrai poète qu’il était, que le but de poésie est de même nature que son principe, et qu’elle ne doit pas avoir en vue autre chose qu’elle-même»
    [61].

    Le thème du principe de la poésie est beaucoup moins développé dans cette préface : alors qu’il occupait une page entière dans l’article de 1852, Baudelaire n’y consacre plus que quelques lignes, dont le ton est beaucoup plus tranché. Il n’ouvre donc plus le débat sur la question de l’utilité ou de la non utilité de la poésie, mais se positionne fortement en faveur de la non utilité de la poésie. Le ton de cette dernière phrase est nettement péremptoire et positionne Baudelaire comme celui qui sait ce que pensait Poe.


    En se présentant comme celui qui détenait la signification de l’œuvre de Poe, Baudelaire a volontairement cherché à infléchir notre lecture de cette œuvre. Il l’a orientée vers sa propre pensée et ses propres théories esthétiques, c’est-à-dire qu’il a utilisé sa traduction des œuvres de Poe pour préparer la réception de ses poésies en assurant dans ses notices consacrées à l’œuvre de Poe la promotion des idées esthétiques qui sous-tendaient les Fleurs du Mal, dont la parution était d’ores et déjà prévue au moment de la parution des HE.
    Dans cette optique, Baudelaire a infléchi les exemples de violence qu’il rencontrait chez Poe dans le sens de sa propre réflexion sur le mal et sa place dans la littérature. Baudelaire s’est longuement attardé sur ce thème dans son article et ses deux préfaces. Selon lui, Poe s’est aventuré dans un domaine non exploré jusqu’ici par la littérature, et auquel lui-même avait rêvé : le domaine du mal. On peut en effet rapprocher sous cette appellation la violence, la perversité, le bizarre, l’horrible, la cruauté, la folie, l’immoralité, ou encore le grotesque : autant d’éléments dont Baudelaire a souligné la présence dans les textes de Poe. Ce thème séduisit l’auteur des Fleurs du Mal, qui paraissent en 1857, la même année que le second volume de traductions : les Nouvelles histoires extraordinaires. Pour Baudelaire, Poe représentait un précurseur dans le champ de « l’exception dans l’ordre moral»
    [62] . Cette catégorie du mal regroupe deux aspects différents : d’abord le mal que l’homme peut faire, dont le meilleur exemple est sans doute le narrateur du Chat noir, mais aussi celui du Démon de la perversité ou encore Egaeus, le cousin de Bérénice. Selon Baudelaire, Poe affirmait à travers ses contes la méchanceté de l’homme : « cet auteur (…) a vu clairement, a imperturbablement affirmé la méchanceté naturelle de l’homme.» [63] . On note d’ailleurs entre 1856 et 1857 une inflexion dans la pensée de Baudelaire, qui s’affirme dans cette direction : alors qu’il ne faisait que souligner la présence de ce thème chez Poe dans EAP 1 et EAP 2, il développe dans les NNlles sa conception de « la grande vérité oubliée, - la perversité primordiale de l’homme-»[64] sur une trentaine de lignes. Le mal regroupe également ce qui a trait à la souffrance morale : lorsque Baudelaire affirme que « nous sommes tous marqués pour le mal ! » [65], il implique que l’homme peut faire le mal, mais aussi qu’il peut souffrir car, dans la conception du péché originel, très importante dans la pensée de Baudelaire, l’homme rejeté du jardin d’Eden est voué à la souffrance. Le thème du mal comprend donc également celui du malheur, de la mélancolie, de l’hystérie ou de la folie, qui affecte nombre de personnages chez Poe, et notamment ceux qui font le mal. Ainsi le personnage d’Egaeus, dans Bérénice est un exemple de ce Baudelaire nomme : « l’homme désaccordé » [66], un homme dont les sens et les nerfs sont déréglés. Le sens de l’œuvre de Poe pour Baudelaire s’articule donc autour de sa pensée du mal.

    Le commentaire contenu dans les notices de Baudelaire sur Poe va dans le sens de la promotion du mal au rang de catégorie esthétique, question qui est absente de l’œuvre de Poe. Baudelaire reprend dans ses notices la dissociation opérée par Poe entre le beau et son éventuelle valeur morale. Pour Poe, la poésie est le produit de la faculté humaine qui permet de percevoir le beau. Pour cette raison, la poésie s’adresse à cette faculté seule : « C’est lui faire injure que de la soumettre au critérium des autres facultés»
    [67], écrit Baudelaire ; « [Elle] ne doit pas avoir en vue autre chose qu’elle-même.»[68], c’est-à-dire qu’elle ne doit pas avoir pour objectif un enseignement moral. Mais Baudelaire ajoute à cette dissociation un élément nouveau : en affirmant péremptoirement que Poe affirme dans son œuvre la perversité naturelle de l’homme, et en soutenant que cette oeuvre ne vise à aucune utilité morale, qu’elle ne cherche pas à rendre l’homme meilleur, Baudelaire nous invite à trouver dans la lecture de Poe un plaisir raffiné dans l’évocation du mal, du vice, de la mélancolie ou de la folie. Ce faisant il promeut le mal au rang de catégorie esthétique depuis la position du critique, dont nous avons déjà mentionné qu’elle était moins exposée que celle du poète. Baudelaire donne ainsi au lectorat français des clés de lecture pour son propre recueil de poésie.
    De la même façon, Baudelaire affirme que Poe « se jette dans le grotesque pour l’amour du grotesque, et dans l’horrible pour l’amour de l’horrible »
    [69]. Alors que le grotesque correspond chez Poe à la catégorie esthétique romantique traditionnelle, caractérisée par le monstrueux et le difforme, qui font frémir mais surtout rire, Baudelaire, lui, élève les personnages grotesques, l’homme poursuivi par le narrateur du conte L’Homme des foules par exemple, à la dignité de sujet poétique. Le grotesque pour l’amour du grotesque est en effet bien différent de l’amusement aristocratique qui consiste à rire des difformités des petites gens, qui ne sont évoqués dans la littérature qu’avec une certaine distance : celle du narrateur du conte qui n’entrera jamais en contact direct avec l’homme des foules, mais se contentera de l’observer de loin. Baudelaire nie dans ses notices cette distance moqueuse. Il se met ainsi déjà en scène comme le poète des Petites vieilles, qui considère ce bas peuple avec plus de tendresse et sans commisération bourgeoise ou aristocratique. Il infléchit donc le sens de l’œuvre de Poe vers un renouvellement de la figure du poète qui est lui est propre.

    Le lecteur francophone est donc invité à lire l’œuvre de Poe dans la perspective de la morbidité et du lyrisme. On ne peut manquer de relever une contradiction entre la stratégie commerciale de Baudelaire et la signification qu’il nous propose dans son analyse critique. On peut lire dans ses notices une gradation entre ce qui relève chez Poe de la jonglerie et ce qui relève du surnaturel. Le fantastique, dont il relève la présence dans l’œuvre de Poe à plusieurs reprises, est surnaturel, c’est-à-dire, dans sa pensée, supérieur au simple naturel. Baudelaire insiste dans ses notices sur cette caractéristique. Ce terme correspond dans sa pensée à deux éléments: au rejet du strict naturel, et au goût pour l’étrange. L’étrange est très présent chez Poe ; celui-ci explore dans ses textes toutes sortes de marges : marges de la conscience (The Facts in the Case of M.Valdemar), frontière entre le connu et l’inconnu (MS. Found in a Bottle), entre l’explicable et l’inexplicable (The Fall of the House of Usher), entre la vie et la mort (Morella, Ligeia)… Mais le rejet du strict naturel à travers le surnaturalisme est propre aux préoccupations de Baudelaire. Pour celui-ci le naturel ne peut être un vecteur de la beauté, car il voit dans la valorisation du naturel la négation du péché originel. Alors que la philosophie du XVIIIe siècle vantait la bonté originelle, naturelle, de l’homme, Baudelaire est au contraire frappé par sa méchanceté. Pour lui, « la nature ne peut conseiller que le crime », alors que la « philosophie (je parle de la bonne) (…) nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes…»
    [70] . C’est l’artifice, le calcul, donc la culture, qui nous dicte une conduite belle et noble. Baudelaire transpose ensuite ce raisonnement de l’ordre de la morale à celui de l’art : le beau ne peut naître que du raffinement. Le surnaturalisme baudelairien est également un rejet du réel et une aspiration vers l’immatériel, car valoriser la simple nature revient à nier l’élan spontané de l’âme humaine vers le spirituel, à rabaisser l’homme vers l’animal. Caractériser l’œuvre de Poe par le surnaturalisme et l’aspiration vers l’infini - « cette incessante ascension vers l’infini »[71]- est donc très valorisant de la part de Baudelaire, et passer de la simple jonglerie, dans le premier volume, au surnaturel pur dans le second correspond à une gradation dans cette échelle de valeur.
    Baudelaire crée une contradiction dans la mesure où il donne à lire dans son premier volume des textes qu’il dénigre implicitement dans ses préfaces. Il a conscience de cette contradiction et l’entretient volontairement ; il écrit à ce sujet à Sainte-Beuve : « On fera semblant de ne vouloir considérer Poe que comme jongleur… »
    [72]. Ce double niveau de lecture trahit le manque de confiance de Baudelaire en ses contemporains. Baudelaire a beau expliquer pourquoi Poe est davantage qu’un jongleur, comment son oeuvre surnaturelle et fantastique est nouvelle, il semble penser que ces propos ne toucheront pas ses lecteurs, qui préféreront l’amusement à cette haute « vérité philosophique »[73].


    L’influence de Baudelaire sur la constitution de la signification de l’œuvre de Poe passe par deux stratégies, l’une commerciale et l’autre visant à instrumentaliser l’œuvre de Poe. La stratégie globale de Baudelaire est à la fois très volontaire, lorsqu’il nous dit ce qu’est l’œuvre de Poe, et assez souple, puisqu’il nous autorise à lire chez Poe d’autres choses que ce qu’il veut nous faire lire, en nous donnant la traduction de nouvelles auxquelles lui-même accorde une importance limitée. Son volontarisme s’est traduit par une très forte influence sur la lecture francophone de l’œuvre de Poe, dont certains critiques, comme nous l’avons vu, dénoncent encore le poids. Mais ce jeu entre les deux niveaux stratégiques mis en œuvre par Baudelaire a néanmoins permis une certaine liberté dans la lecture. C’est ainsi que l’on peut expliquer que Poe ait eu une influence non négligeable dans des domaines laissés de côté par Baudelaire. Les lecteurs des traductions de Baudelaire y ont lu et apprécié ce que Baudelaire lui-même avait déprécié dans ses notices, mais qu’il avait mis en avant dans sa stratégie éditoriale et commerciale. Poe a ainsi fortement influencé la postérité littéraire dans des domaines qui intéressaient peu Baudelaire : Le Double assassinat de la rue Morgue, Le Mystère de Marie Roget ou encore La lettre volée, qui correspondent à ce que Baudelaire avait nommé conjecturisme et probabilisme, et dont il suggérait que Poe lui-même n’y attachait que peu d’importance, sont en partie à l’origine de la littérature policière. D’autres nouvelles, comme Le Canard au ballon, Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall, Une Descente dans le Maelstrom - c’est-à-dire des textes que Baudelaire considérait comme de faciles jongleries, des canards- et peut-être également le Manuscrit trouvé dans une bouteille, ou encore les Aventures d’Arthur Gordon Pym, ont eux largement influencé la littérature d’anticipation, et notamment son représentant français le plus connu : Jules Verne.


    La volonté de Baudelaire de constituer la signification de l’œuvre d’Edgar Poe éclate dans ses notices et son travail d’éditeur. Baudelaire a construit un mythe de Poe et fait une proposition de lecture de son œuvre qui ont eu une très forte influence sur l’image de Poe et de son œuvre qui s’est cristallisée au moment de la parution des traductions, parce qu’ils précèdent notre lecture, dans la mesure où les notices de 1856 et 1857 sont des préfaces, donc des textes qui sont le plus souvent lus avant l’œuvre elle-même, et où l’organisation des volumes influencent notre approche des textes. Qu’en est-il de la traduction elle-même ?




    C_ LA POSITION TRADUCTIVE DE BAUDELAIRE


    Les choix opérés par Baudelaire dans sa traduction sont-ils dictés par une stratégie sous-jacente visant à la constitution de la signification de l’œuvre de Poe ? Le traducteur Baudelaire a-t-il cherché à orienter notre lecture comme l’a fait le préfacier?
    L’analyse de la traduction et les renseignements que l’on peut glaner dans sa correspondance vont nous permettre de déterminer ce que fut sa position traductive, c’est-à-dire quel rapport il entretenait avec son activité de traducteur. Antoine Berman a défini cette position comme un compromis entre la manière dont le traducteur se perçoit comme sujet traduisant, et le discours ambiant sur la traduction, c’est-à-dire les normes contemporaines qui régissent de façon plus ou moins explicite cette activité
    [74].

    Le premier élément qui nous frappe est la littéralité et la fidélité de la traduction de Baudelaire. Ce choix traductif n’a rien d’évident à son époque : les premiers traducteurs des nouvelles d’Edgar Poe ne partageaient pas tous ce parti pris. La première traduction de The Murders in the Rue Morgue (La Quotidienne, juin 1846), signée G.B. et où le nom de Poe n’apparaît pas, est en effet une adaptation parisienne de la nouvelle américaine : beaucoup de détails sont changés et l’étrangeté du texte dissoute, au profit d’une plus grande cohérence, même si certains passages sont traduits avec une grande fidélité. La même année, le traducteur Emile Forgues publie, dans Le Commerce, Une Sanglante énigme, signée O.N. : Old Nick (le nom de Poe n’apparaissait toujours pas). Cette fois, les meurtres de la rue morgue sont placés par le traducteur à Baltimore ; Forgues cherchait en effet à donner au texte une couleur locale américaine, pour qu’on ne l’accuse pas d’avoir plagié le premier texte. Les passages essentiels à la narration sont néanmoins traduits avec fidélité. On voit que la traduction entretenait à l’époque de Baudelaire des liens étroits avec le plagiat. Les traductions suivantes des contes de Poe ne pourront plus suivre cette voie peu scrupuleuse : en effet, la trop forte ressemblance entre ces deux versions du conte de Poe, parues à quelques mois d’intervalle seulement, mena leurs auteurs au procès : Forgues, plutôt que d’être accusé d’avoir plagié La Quotidienne, avoua avoir plagié Edgar Poe. Dès lors, le nom de Poe n’était plus inconnu en France.
    Néanmoins, si Poe n’était plus plagié, ses traducteurs continuèrent à modifier ses textes, parfois de façon très importante. Ainsi, Alphonse Borghers, qui publia des Nouvelles choisies d’Edgar Poe en 1853, offrit un traduction qui se voulait plus élégante et plus claire que l’original : ce souci de compréhensibilité l’amena à remanier en profondeur certains passages, dont il a rétabli l’ordre chronologique. Léon de Wailly, qui publia trois contes en 1856, a modifié le ton de Poe, notamment certains effets comiques, et coupé des passages entiers. Le dernier rival de Baudelaire est Hughes. Ses traductions se caractérisent par d’importantes omissions, mais surtout par son inintelligence de l’œuvre de Poe, qui l’a conduit à trahir son style. Parmi ces traducteurs de Poe, une figure fait exception cependant : celle de Madame Meunier. Elle est la seule qui partagea avec Baudelaire le souci de la fidélité : malgré des omissions, elle ne modifia pas les textes. C’est par sa traduction du Chat noir que Baudelaire découvrit Poe en 1848 ou 47
    [75] .

    Hormis cette exception, les choix de ces traducteurs sont dictés par leur souci de satisfaire leurs lecteurs, qui les amène à se focaliser sur différents aspects. Le souci de rendre la narration plus compréhensible fait qu’ils méconnaissent la valeur de l’étrange dans les textes de l’auteur américain. Vient ensuite la question de la couleur locale du texte: les traducteurs peuvent être amenés à la modifier pour acclimater le texte au sol français. Enfin vient le souci du style : chaque traducteur aura ses propres critères concernant ce qu’il estime être plus ou moins élégant, ou plus moins français. Dans ce dernier aspect entre en jeu l’idée que le traducteur se fait de lui-même, la valeur qu’il accorde à sa propre écriture par rapport à celle de l’auteur.
    En voulant assurer le succès de leur publication, ces traducteurs tendent à araser l’étrangeté du texte. Ce parti pris reflète semble-t-il les exigences des éditeurs : Baudelaire s’en plaindra dans sa correspondance: « Quant à Marcellin, il veut toujours couper ou retoucher, c’est sa marotte.»
    [76], écrit-il à Julien Lemer en 1865. Ce témoignage nous donne une idée du discours ambiant sur la traduction à l’époque de Baudelaire, et que celui-ci avait nécessairement plus ou moins « internalisé ». Néanmoins, un autre courant commençait à prendre son essor : celui d’une traduction plus fidèle, plus littérale et qui respecterait davantage le texte dans son étrangeté irréductible. Cette tendance, développée notamment par les romantiques allemands, eut en France un défenseur renommé en la personne de Chateaubriand. En 1836 celui-ci publia en effet une traduction du Paradise Lost de Milton, qui se veut calquée sur l’original, au sens propre du terme, c’est-à-dire comme si le traducteur avait travaillé à l’aide d’une vitre grâce à laquelle il aurait suivi l’original et écrit en superposition. Ce choix traductif fut très remarqué par ses contemporains, qui s’en étonnèrent : « Aujourd’hui -exemple inouï- le premier des écrivains français traduit Milton mot à mot et déclare qu’une traduction juxtalinéaire serait le sommet de son art…»[77]. Certes, ce choix s’explique en partie, comme nous l’indique Berman, par l’œuvre elle-même: « le poète reprend tels quels des passages de l’Authorized Version, traduit (transpose) d’innombrables images, locutions bibliques, latines, grecques et italiennes. Cette pratique intertextuelle de l’emprunt passe par la traduction. »[78]. Néanmoins, il reflète sans doute une évolution dans l’approche de la traduction en France et en Europe, que Berman explique par les événements politiques : le contact avec l’Etranger s’est développé avec la révolution de 1789 et l’Empire (exils de nombreux écrivains, guerres, expédition d’Egypte et déchiffrement des hiéroglyphes…).

    Baudelaire traducteur se situe en ce milieu du XIXe siècle au carrefour de ces deux tendances. Sa traduction de Poe est très fidèle à l’original, et très littérale. Mais il a également eu d’autres postures traductives : sa traduction des Confessions of an English Opium-eater de de Quincey relève de l’adaptation, et Baudelaire a également utilisé la traduction comme une forme de plagiat
    [79]. Cependant, c’est d’abord sa traduction de Poe qui nous intéresse.

    Prenons comme exemple la traduction par Baudelaire du conte The Black Cat : nous choisissons cette nouvelle car c’était l’une des préférées de Baudelaire ; il est donc probable qu’il a apporté tout son soin à cette traduction. En superposant le texte anglais et le texte français, on s’aperçoit que la traduction est faite pratiquement mot à mot ; ainsi la première phrase :
    “For the most wild yet most homely narrative which I am about to pen, I neither expect nor solicit belief”
    [80].
    « Relativement à la très-étrange et pourtant très-familière histoire que je vais coucher par écrit, je n’attends ni ne sollicite la créance »
    [81].

    Baudelaire ne bouleverse l’ordre syntaxique des phrases que très rarement, ces bouleversements consistant par exemple à faire passer à la voix active une phrase originellement à la voix passive :
    “…I mention the matter at all for no better reason than that it happens, just now, to be remembered”.
    « … et, si je mentionne la chose, c’est simplement parce que cela me revient, en ce moment même, à la mémoire ».

    Ce type de renversement ne se rencontre que rarement : sur les quatre paragraphes qui composent la première page, on n’en relève que deux occurrences. Baudelaire s’attache au contraire à conserver l’ordre des mots, et à utiliser les mêmes catégories grammaticales que Poe :
    “This peculiarity of my character grew with my growth…”
    « Cette particularité de mon caractère s’accrut avec ma croissance… »

    Sa traduction avoisine donc parfois le calque :
    “From my infancy I was noted for the docility…”
    « Dès mon enfance, j’étais noté pour la docilité … »

    La littéralité semble donc être un critère important pour Baudelaire. Dans une lettre à Michel Lévy, il écrit d’ailleurs : « Vous pourrez, dans vos nombreuses relations, trouver un littérateur instruit qui vous fera une bonne et littérale traduction… »
    [82]. Une autre phrase éclaire ce qu’a pu être la valeur de la littéralité à ses yeux : « Retoucher ou couper dans Poe ! »[83]. L’exclamation finale de Baudelaire nous suggère que son choix de faire une traduction fidèle est dicté par son respect pour l’œuvre de Poe : Baudelaire adopte une attitude effacée, et ne cherche pas à faire prévaloir son propre style sur celui d’Edgar Poe. La littéralité de sa traduction doit se comprendre par rapport à cette fidélité au texte et à l’auteur : Baudelaire reste simplement au plus près du texte, sans chercher à le modifier. Son souci de littéralité ne doit pas être lu dans la perspective de la théorie bermanienne de la traduction -qui constitue l’horizon de notre lecture de traductions en ce début du XXIe siècle- et qui veut que la traduction accueille l’étranger dans la langue d’arrivée, c’est-à-dire ouvre celle-ci vers la langue étrangère. Au contraire, Baudelaire est soucieux de la qualité française de sa traduction : il souhaite produire un texte qui soit vraiment français, et sous lequel on ne devine pas la langue de l’original. Il écrit d’ailleurs, à propos de traductions dont il n’est pas l’auteur : « …je sais que les traductions commandées par Lacroix sont, en général, exécrables. J’en ai eu quelques-unes sous les yeux. Cela est fait à l’économie, et par des gens qui, obligés par leur état de savoir deux langues, n’en savent même pas une.»[84], ou encore : « Je viens de relire la détestable traduction faite en 1820 [de Melmoth the Wanderer], et sous le texte français on devine partout la phrase anglaise.»[85]. La littéralité de la traduction de Baudelaire est donc limitée dans une certaine mesure par son désir de respecter la langue d’arrivée.

    La seconde exigence de Baudelaire envers lui-même lorsqu’il traduit, que les deux phrases précédentes nous font pressentir, concerne la qualité de son travail : l’exactitude lui importe beaucoup. Baudelaire apporte un soin considérable à ses traductions, et ses relectures et corrections minutieuses le feront passer pour fou auprès de certains éditeurs et imprimeurs, comme nous le rapporte Charles Asselineau :
    « Comme, en général, tous les poëtes que la rigueur de la prosodie rend attentifs à la moindre altération, Baudelaire mettait un soin excessif à la correction des épreuves. Une faute d’impression le faisait bondir et troublait son sommeil. Toute épreuve imparfaite était renvoyée à l’impression raturée, soulignée et chargée à la marge d’admonestations impératives, d’objurgations verbeuses tracées d’une main furibonde et accentuée de points d’exclamation. (…) Pendant l’impression du second volume des Histoires extraordinaires, il alla se loger pendant un mois à Corbeil, pour être à portée de l’imprimerie Creté où se composait le livre, et dont les ouvriers ont dû garder le souvenir de ce séjour. »
    [86].


    Puisque littéralité et fidélité avaient une telle importance pour Baudelaire, et que celui-ci s’est donné les moyens de les atteindre en apportant un grand soin à son travail, on est très surpris de rencontrer parfois dans sa traduction des abus caractérisés. Dans Le Chat noir, par exemple, on peut relever une transformation importante, même si elle ne concerne qu’un détail. Baudelaire traduit en effet “mere Man ” -qui signifie littéralement un simple homme- par « homme naturel » :
    “…him who has had frequent occasion to test the paltry friendship and gossamer fidelity of mere Man”
    [87].
    « …celui qui a eu fréquemment l’occasion de vérifier la chétive amitié et la fidélité de gaze de l’homme naturel »
    [88].

    Alors que Poe insiste sur la notion d’homme, par l’italique et la majuscule, cette notion passe dans la traduction de Baudelaire au second plan. Baudelaire conserve l’italique, mais celui-ci ne met pas en valeur le même terme que dans le texte original. L’adjectif ‘naturel’ provoque l’intrusion d’un thème spécifiquement baudelairien : celui de la simple nature, opposée à la culture et au raffinement, qui n’a pas sa place dans le contexte de la nouvelle de Poe.
    Il est difficile de déterminer quelle valeur il faut accorder à cet abus de traduction. Nous devons d’abord prendre en compte que la traduction de Baudelaire n’est pas exempte d’erreurs, qui peuvent prendre la forme de calque, de contresens, d’une littéralité parfois abusive. Celle-ci est quelquefois imputable à sa connaissance imparfaite de l’anglais : ainsi, Baudelaire traduit ‘gold fish’ par ‘poisson doré’, au lieu de traduire par ‘poisson rouge’
    [89]. D’autres erreurs s’expliquent sans doute par la difficulté et l’immensité de la tâche entreprise par Baudelaire : malgré ses relectures et ses corrections, certains détails lui ont échappé, qu’il aurait certainement corrigés s’il l’avait pu. Mais cet abus est différent, parce qu’il montre une superposition d’un thème baudelairien sur le texte de Poe. On peut légitimement se demander si Baudelaire n’aurait pas sciemment modifié le texte de Poe pour faire la promotion de ses propres idées. Le thème du mal, s’il est présent chez ces deux auteurs, n’a en effet pas la même valeur pour l’un et pour l’autre. Baudelaire aurait-il voulu modifier les enjeux de la pensée du mal présente chez Poe? La neutralité générale de la traduction de Baudelaire tend à nous faire croire que non. Le choix de la fidélité et de la littéralité manifeste cette neutralité de Baudelaire par rapport au texte.
    A cette époque, Baudelaire commençait tout juste à traduire Poe, qu’il avait découvert peu de temps auparavant ; on sait également qu’il connaissait encore mal l’anglais : c’est en traduisant Poe qu’il a développé ses compétences linguistiques. Dans un tel contexte, avait-il d’autres choix que de traduire Poe à la lettre ? Léon Lemonnier, pourtant ardent défenseur de la traduction de Baudelaire, souligne qu’il traduisait mot à mot, comme s’il ne voyait pas la phrase dans son ensemble : « Il ne voit jamais l’ensemble de la phrase, il ne la domine pas. Il la suit, il l’épelle, il met un mot à la place d’un mot.»
    [90]. Peut-on alors véritablement parler de choix ? Ce n’est qu’ensuite, lorsqu’il eut atteint un meilleur niveau d’anglais, que Baudelaire aurait pu décider de traduire Poe autrement. Mais il en resta à sa première façon de faire. Le principe de fidélité au texte original est pour lui une évidence qu’il ne semble pas avoir questionnée au cours de sa carrière de traducteur : dans le cas de son adaptation de l’œuvre de de Quincey, Baudelaire se sentira tenu de justifier le fait que sa traduction ne soit pas plus fidèle et expliquera que la place lui manque pour traduire le texte anglais dans sa totalité. Son but, qui était de parler de l’opium, l’autoriserait à cette exception : « …l’espace dont je dispose étant restreint, je serai obligé, à mon grand regret, de supprimer bien des hors-d’œuvre très amusants, bien des dissertations exquises, qui n’ont pas directement trait à l’opium…»[91] .
    Si Baudelaire n’a pas cherché à modifier en profondeur le texte, le plus probable est sans doute qu’il a projeté inconsciemment sa pensée sur le mal sur l’œuvre de Poe à travers sa traduction, tout comme cette pensée a pu influencer son commentaire critique des œuvres de Poe que l’on trouve dans les notices. Sa lecture de Poe a sans doute été influencée par son enthousiasme et par le plaisir qu’il a éprouvé en découvrant un auteur dont les préoccupations étaient si proches des siennes, ce qui l’aura empêché de voir ce en quoi leurs préoccupations différaient.


    La position traductive de Baudelaire reflète une volonté de neutralité. Baudelaire n’a pas cherché volontairement à influer à travers sa traduction sur la perception du lecteur de Poe en français. Cependant, les modifications apportées vraisemblablement inconsciemment par Baudelaire suffisent à influencer notre lecture ; c’est la conclusion de l’analyse de Jany Beretti dans son article « Influençable lecteur : le rôle de l’avant-lire dans la lecture du Poe de Baudelaire. » : « …le traitement du moindre détail peut subrepticement désigner la lecture du traducteur et suggérer celle du lecteur. »
    [92]. Les thèmes baudelairiens affleurent malgré la volonté de fidélité au texte de Poe. La lecture que fait Baudelaire de l’œuvre de Poe constitue déjà un écran entre le texte et le lecteur francophone, qui met en lumière certains éléments contenus dans cette œuvre, et en laisse d’autres dans l’ombre. Même sans le vouloir, Baudelaire est ici encore à l’origine - en partie du moins - de la signification qui se constitue dans sa traduction.



    CONCLUSION



    Le projet de Baudelaire d’être celui qui constitue la signification de l’œuvre d’Edgar Poe est incontestablement une réussite. Ses traductions ont fait date, et atteint à la valeur d’œuvres originales, comme le soulignait déjà Théophile Gautier à l’époque en écrivant dans sa notice aux Fleurs du Mal : « les traductions produisent l’effet d’ouvrages originaux et en ont la perfection originale»
    [93]. Les traductions de Baudelaire sont aujourd’hui encore le biais par lequel le lecteur francophone découvre l’œuvre de Poe : même la récente édition de ses œuvres complètes[94] reprend les traductions de Baudelaire. Le mélange de volontarisme et de neutralité qui caractérise le travail de Baudelaire en tant que traducteur et introducteur de Poe en France est sans doute la recette de son succès. Le lecteur est à la fois guidé et laissé libre dans sa lecture et son appréciation, de même que le texte traduit, laissé libre par la fidélité de la traduction, et orienté par la projection par Baudelaire de ses réflexions esthétiques sur le texte qu’il traduit. Il y a pourtant une limite dans la capacité de Baudelaire à constituer à lui tout seul la signification accordée par un public à l’œuvre d’un écrivain étranger. Le poète ne pouvait prévoir que certains textes auxquels il accordait une moindre importance -ce qu’il nomme les jongleries de Poe-auraient une telle influence sur la littérature à venir. Bien que Baudelaire ait apprécié et admiré le fait que Poe ait su fustiger les travers de l’identité américaine naissante dans ses canards, il ne s’était sans doute pas imaginé que ces textes puissent avoir une telle postérité, sous la forme de la littérature policière et de la littérature d’anticipation. Il y a eu dans le projet de Baudelaire et sa réalisation une alchimie qui restera toujours en partie inexplicable.
    La traduction de Baudelaire, parce qu’elle a été faite dans l’optique d’offrir à l’œuvre de Poe la gloire qu’elle n’a pas rencontré du vivant de celui-ci, opère donc un transfert de sens depuis la pensée de Baudelaire, qui traduit et introduit Poe depuis son point de vue de poète, vers les textes de Poe : un échange de sens s’opère par le fait que le traducteur donne sa signification au texte. La signification que Baudelaire attache à cette œuvre à travers sa traduction et son analyse critique révèle en celle-ci un sens qu’elle contenait de façon latente, en tant que possibilité, ou lui adjoint un sens propre à la pensée de Baudelaire, qui n’était pas contenu dans l’œuvre de Poe - du moins pas avec la valeur que Baudelaire y attache.





    [1] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE. OEP. P.1014.
    [2] Voir C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE. OEP. P.1031.
    [3] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE. OEP. P.1010.
    [4] Idem.
    [5] Voir supra, introduction, page 6.
    [6] E.A.POE. “Annabel Lee”, vers 9, in The Collected Tales and Poems of Edgar Allan Poe. New York: Modern Library Edition, 1992. P.957. « mais nous nous aimions d’un amour qui était plus que l’amour » (traduction Mallarmé).
    [7] Voir EAP 1, in E.A.POE. OEP. P.1025.
    [8] Nous nous référons ici aux informations contenues dans la bibliographie de l’édition Pléiade des œuvres en prose d’Edgar Poe. E.A.POE. Œuvres en prose. Paris : Gallimard, 1951 (Coll. La Pléiade). PP.1144-1159.
    [9] C’est en tout cas ce que suppose Léon Lemonnier. L.LEMONNIER. Les Traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire. Paris : Presses universitaires de France, 1928. PP.166-167.
    [10] Lettre de Charles Baudelaire à Sainte-Beuve du 26 mars 1856. Cor.I. P.344.
    [11] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1034.
    [12] Lettre de Charles Baudelaire à Sainte-Beuve du 26 mars 1856. Cor.I. P.344.
    [13] Voir infra II, B, 2.
    [14] Lettre de Charles Baudelaire à Sainte-Beuve du 26 mars 1856. Cor.I. P.343.
    [15] Lettre de Charles Baudelaire à Sainte-Beuve du 19 mars 1856. Cor.I. P.343.
    [16] Maxime du Camp, cité par Léon Lemonnier. Op.cit. page 40, P.115.
    [17] L.LEMONNIER, Idem. P.113.
    [18] Voir infra II, C.
    [19] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1031.
    [20] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 26 mars 1853. Cor.I. P.214.
    [21] C.RICHARD. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978. P.903.
    [22] Voir Claude Richard pour la liste des sources de Baudelaire, en particulier Appendice VII_ Baudelaire critique d’Edgar Poe. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978, PP.869-908.
    [23] Voir supra note 3 page 14.
    [24] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE.OEP. P.1003.
    [25] le Pays, 25 juillet 1854. Cité par Michel Butor in Histoire extraordinaire. essai sur un rêve de Baudelaire. Paris : Gallimard, 1961, (Coll. folio essais). P.124.
    [26] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE. OEP. P. 1003.
    [27] Idem. P. 1002.
    [28] Ibid. P. 1010.
    [29] Ibid. P.1017.
    [30] Cité par Claude Richard in C.RICHARD. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978. P.897.
    [31] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1032.
    [32] C.ASSELINEAU. Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de Baudelairiana. Cognac : Le Temps qu’il fait, 1990 (1ère éd: 1869). P.54.
    [33] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1032.
    [34] Idem.
    [35] Voir à ce sujet C.RICHARD. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978. P.897.
    [36] EAP 2. P. 1046.
    [37] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1031.
    [38] C.BAUDELAIRE. L’Albatros”, in Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.7.
    [39] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE.OEP. P.1016.
    [40] Idem. P.1029.
    [41] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1032.
    [42] Nous adhérons ici à la distinction faite par Claude Richard entre le mythe de la morale -celui de Griswold- et le mythe de la révolte forgé par Baudelaire. Voir à ce sujet son introduction à l’édition des œuvres complètes de Poe : Contes. Essais. Poèmes. Paris: Robert Laffont, 1989, (Coll. Bouquins).
    [43] Idem. P.1037.
    [44] T.S.ELIOT. From Poe to Valéry. Cité par P.F.QUINN. in The French Face of Edgar Poe. Carbondale : Southern Illinois Press, 1957. P. 8. « Nous aimons tous à croire que nous comprenons nos propres poètes mieux qu’aucun étranger ne peut le faire ; mais je crois que nous devrions nous préparer à l’idée que ces Français ont peut être vu quelque chose chez Poe que les lecteurs anglophones auraient raté » (je traduis).
    [45] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 15 mars 1856. Cor.I. P.341.
    [46] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Aupick du 12 avril 1856. Cor.I. P.346.
    [47] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE.OEP. P.1004.
    [48] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1046.
    [49] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1030.
    [50] Idem. P.1047.
    [51] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1031.
    [52] Idem. P.1033.
    [53] Lettre de Charles Baudelaire à Sainte-Beuve du 26 mars 1856. Cor.I. P.345.
    [54] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE. OEP. P.1030.
    [55] C.ASSELINEAU. Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de Baudelairiana. Cognac : Le Temps qu’il fait, 1990 (1ère éd: 1869). P.58.
    [56] Idem.
    [57] C.ASSELINEAU. Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de Baudelairiana. Cognac : Le Temps qu’il fait, 1990 (1ère éd: 1869). P.58.
    [58] C.BAUDELAIRE. Mon Coeur mis à nu, in Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.415.
    [59] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE. OEP. P.1010-11.
    [60] Idem. P.1011.
    [61] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE. OEP. P.1037.
    [62] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE. OEP. P.1045.
    [63] C.BAUDELAIRE. NNlles, in E.A.POE. OEP. P.1051.
    [64] Idem P.1052.
    [65] Ibid, P.1052.
    [66] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE. OEP. P.1046.
    [67] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE. OEP. P.1011.
    [68] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE. OEP. P.1037.
    [69] Idem. P.1046.
    [70] C.BAUDELAIRE. « Eloge du maquillage », in Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.810.
    [71] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE.OEP. P.1026.
    [72] Lettre de Charles Baudelaire à Sainte-Beuve du 26 mars 1856. Cor.I. P.344.
    [73] C.BAUDELAIRE. EAP 2, in E.A.POE.OEP. P.1047.
    [74] A.BERMAN. Pour une critique des traductions : John Donne. Paris : Gallimard, 1994. P.74-75.
    [75] Pour l’analyse des traductions antérieures à celle de Baudelaire, je me suis référée à la thèse de Léon Lemonnier. L.LEMONNIER. Les Traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire. Paris : Presses universitaires de France, 1928. Première partie : Prédécesseurs et rivaux de Baudelaire. PP.9-58.
    [76] C.BAUDELAIRE. Lettre à Julien Lemer du 15 février 1865. Cor.II. P.465.
    [77] Cité par C.ESTEBAN. « Traduire », in Argile, XXII, Paris : Maeght éditeur, 1980 ; lui-même cité par A.BERMAN. La Traduction et la lettre ou l’auberge du lointain. Paris : Seuil, 1999, (Coll. L’ordre philosophique). P.98-99.
    [78] A.BERMAN, Idem, P.99.
    [79] M. W.T. Bandy a démontré en 1950 que Le Jeune enchanteur, publié sous son nom par Baudelaire dans l’Esprit Public en 1846, était une traduction d’un keepsake anglais : Forget me not, dont l’auteur serait le Révérend Croly. Voir à ce sujet C. PICHOIS. « Baudelaire ou la difficulté créatrice. », in Baudelaire, Etudes et témoignages. Neuchâtel : La Baconnière, 1967. PP.243-244.
    [80] E.A.POE. The Black Cat, in The Collected Tales and Poems of Edgar Allan Poe. New York: Modern Library Edition, 1992. P.200.
    [81] E.A.POE. OEP. P.278-79.
    [82] Lettre de Charles Baudelaire à Michel Lévy du 15 février 1865. Cor.II. P.461.
    [83] Lettre de Charles Baudelaire à Julien Lemer du 15 février 1865. Cor.II. P.465.
    [84] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Paul Meurice du 18 février 1865. Cor.II. P.467.
    [85] Lettre de Charles Baudelaire à Michel Lévy du 9 mars 1865. Cor.II. P.471.
    [86] C.ASSELINEAU. Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de Baudelairiana. Cognac : Le Temps qu’il fait, 1990 (1ère éd: 1869). PP.60-61.
    [87] E.A.POE. The Black Cat, in The Collected Tales and Poems of Edgar Allan Poe. New York: Modern Library Edition, 1992. P.200.
    [88] E.A.POE. OEP. P.278.
    [89] E.A.POE. OEP. P.279.
    [90] L.LEMONNIER. Idem, P.185.
    [91] C.BAUDELAIRE. Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.259.
    [92] J.BERRETTI. « Influençable lecteur : le rôle de l’avant-lire dans la lecture du Poe de Baudelaire. », in Palimpsestes n° 9, 2e trimestre 1995: La lecture du texte traduit. Paris : Presse de la Sorbonne Nouvelle, 1995. P.71.
    [93] T.GAUTIER. Cité par Léon Lemonnier in Les Traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire. Paris : Presses universitaires de France, 1928. P. 159
    [94] E.A.POE. Contes. Essais. Poèmes. Traductions de Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Jean-Marie Maguin et Claude Richard. Edition établie par Claude Richard. Paris: Robert Laffont, 1989, (Coll. Bouquins).

    Troisième partie: Traduction et poésie, ou l'influence de la traduction sur l'oeuvre de poète de Baudelaire

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  • INTRODUCTION





    Baudelaire a abordé son travail de traducteur avec beaucoup de volontarisme. Sa traduction d’une partie de l’œuvre d’Edgar Poe était orientée par un projet sous-jacent, celui d’opérer à travers la traduction un échange de gloire entre l’œuvre de Poe et la sienne, la gloire qu’il offrait à l’œuvre de Poe par sa traduction rejaillissant sur lui et son oeuvre. Cependant, l’activité de traducteur de Baudelaire, même si elle était originellement subordonnée à son activité de poète, a fini par influencer les enjeux de son oeuvre poétique. Parce que Baudelaire a voulu être celui qui donnait sa signification à l’œuvre de Poe, nous avons été conduit à analyser l’échange de sens entre l’œuvre de Poe, d’une part, et Baudelaire de l’autre, de façon unilatérale, en observant l’échange dans un seul sens, celui qui allait de la pensée de Baudelaire vers l’œuvre de Poe. Mais la traduction est un échange bidirectionnel : Baudelaire a donné du sens à l’œuvre de Poe, mais en a également reçu.
    Plus que l’œuvre de Poe, c’est la traduction -c’est-à-dire le texte traduit par Baudelaire, mais aussi le processus- qui a influencé le poète dans le traducteur. Dix-sept années consacrées en partie à cette activité parallèle ne pouvait manquer de rendre perméable la frontière entre traduction et écriture.



    A_TRADUCTION ET MATURATION


    L’activité de traduction a permis à Baudelaire de se confronter intimement à la pensée d’autres auteurs, celle d’Edgar Poe en particulier. A travers cette confrontation active, puisque la traduction est un processus qui réunit lecture et écriture, le poète en devenir qu’est Baudelaire en 1848 a pu développer et affirmer sa réflexion sur l’écriture et sur l’histoire littéraire. C’est là le premier enjeu de la traduction par rapport à l’œuvre poétique de Baudelaire : cette activité l’a aidé à penser sa place de poète dans le panorama littéraire de son époque.


    1) Traduction et influence


    Pour Paul Valéry, ainsi qu’il l’a écrit en 1929, Baudelaire n’aurait été « qu’un émule de Gautier, sans doute, ou un excellent artiste du Parnasse, s’il [n’avait], par la curiosité de son esprit, mérité la chance de découvrir dans les ouvrages d’Edgar Poe un nouveau monde intellectuel »
    [1]. Cette découverte est selon lui tout à l’avantage de Baudelaire, qui aurait été profondément influencé par la pensée d’Edgar Poe : « Celui-ci [Poe] livre à celui-là [Baudelaire] tout un système de pensées neuves et profondes. Il l’éclaire, il le féconde, il détermine ses opinions sur une quantité de sujets (…) Tout Baudelaire en est imprégné, inspiré, approfondi. »[2]. Nous avons déjà mentionné que la question du rapport de Baudelaire à Poe avait donné lieu à un certain nombre d’analyses de l’influence de ce dernier sur le poète français. La critique baudelairienne a cherché les traces de cette influence dans les positions esthétiques de Baudelaire ainsi que dans son œuvre.
    Henri Peyre a par exemple mis en avant en 1951 l’influence de Poe sur la réflexion de Baudelaire par rapport à la question de l’imagination. Nous l’avons déjà cité à ce sujet :
    « Enfin et surtout, deux termes essentiels de l’esthétique baudelairienne n’auraient pas été affirmés par lui avec autant de force et de bonheur s’il n’avait trouvé chez son frère aîné d’Amérique confirmation de ce qu’il portait déjà obscurément en lui : le rôle primordial accordé à l’imagination et la conception de la poésie comme puissance de suggestion.»
    [3].

    L’évolution de la réflexion de Baudelaire à ce sujet est perceptible dans les notices qu’il a consacrées à Poe. Dans «Edgar Allan Poe, sa vie et ses oeuvres », Baudelaire suggère que l’ivresse ne serait pas seulement chez Poe une conséquence des difficultés qu’il rencontrait, un refuge contre l’incompréhension des autres, ainsi que Baudelaire l’expliquait dans sa notice précédente, mais serait également un moyen de provoquer le processus imaginatif, une sorte de méthode littéraire :
    « je crois que, dans beaucoup de cas, non pas certainement dans tous, l’ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée. Le poëte avait appris à boire, comme un littérateur soigneux s’exerce à faire des cahiers de notes.»
    [4].


    D’autres, comme Michel Butor, ont noté que Baudelaire avait fait sien l’éloge de la concentration d’Edgar Poe, qui plaçait la nouvelle brève au-dessus du roman, et préférait le poème court au poème long. Bien qu’il ait eu des projets de romans et une réflexion théorique sur cette forme littéraire, Baudelaire ne leur a jamais donné suite, choisissant plutôt d’adopter la position d’Edgar Poe, même si celle-ci trouvait sa raison d’être dans une théorie plus globale de la recherche de l’effet. Pour Poe, un récit pouvant se lire d’une traite était davantage susceptible de provoquer chez le lecteur l’enlèvement de l’âme qui était pour lui le but du récit ou du poème. Baudelaire ne poursuivait pas le même objectif mais fit pourtant sien ce rejet du texte long. Butor explique ce choix par la paresse de Baudelaire :
    « Dans une admirable note de présentation où il élabore une passionnante théorie du roman, qu’il abandonnera malheureusement par la suite, justement parce qu’il adoptera, on a tendance à dire paresseusement, la condamnation faite par Poe du poème long, et son éloge de la nouvelle brève… »
    [5].

    Claude Pichois expliquerait plutôt l’adoption par Baudelaire de l’éloge de la concentration de Poe par la difficulté de Baudelaire à créer, son manque d’inspiration et son angoisse de n’avoir rien à écrire, « le vertige de la page blanche, la répulsion devant la page blanche »
    [6] : « Aussi Baudelaire se réjouit-il de découvrir le Poetic Principle où Poe déclare qu’un « long poème » n’existe pas et que cette expression constitue une pure et simple contradiction dans les termes »[7].
    Quelle qu’en soit la raison, Baudelaire adopta cette conception, qu’il répercuta ensuite auprès de son entourage ; il écrivit ainsi en 1860 à Armand Fraisse : « Tout ce qui dépasse la longueur de l’attention que l’être humain peut prêter à la forme poëtique n’est pas un poëme »
    [8].

    Marc Eigeldinger a par ailleurs avancé dans Le Platonisme de Baudelaire
    [9] l’hypothèse que Poe ait initié Baudelaire aux idées du néo-platonisme. L’œuvre d’Edgar Poe est fondée sur une conception de la littérature comme devant donner à l’humanité un aperçu de la vérité divine, c’est-à-dire d’une vérité supérieure non directement perceptible par l’homme, conception qui s’inspire de ce courant de pensée. Baudelaire aurait trouvé dans l’œuvre de Poe une initiation à ces idées, qu’il aurait faites siennes en particulier autour de la question des correspondances, terme qui appartient au lexique néo-platonicien. Michel Brix a plus tard remis en question cette analyse, jugeant que chez Baudelaire le terme « correspondances » renverrait au surnaturel, notion différente de celle de divin ou de céleste[10].

    La critique baudelairienne s’est également attachée à détecter l’influence directe de Poe sur Baudelaire dans les textes de celui-ci. Ainsi, le titre de l’un des projets d’autobiographie de Baudelaire, Mon Cœur mis à nu, est emprunté à Edgar Poe. C’est le titre de l’un de ses Marginalia , « My Heart Laid Bare », qui traite de la question de la sincérité dans l’autobiographie :
    « If any ambitious man have a fancy to revolutionize, at one effort, the universal world of human thought, human opinion, and human sentiment, the opportunity is his own (…) All he has to do is to write and publish a very little book. It’s title should be simple - a few plain words - “My Heart Laid Bare.”. »
    [11].


    Louis Seylaz, a avancé en 1923 l’hypothèse que l’influence de Poe était perceptible dans tous les poèmes des Fleurs du mal. Une meilleure connaissance de la chronologie de l’écriture des pièces qui composent ce recueil a rapidement permis de déterminer que quelques unes seulement empruntent à Poe ; selon Michel Brix il n’y aurait que deux poèmes des Fleurs pour lesquels Baudelaire se serait inspiré de l’écrivain américain : « Le Flambeau vivant » reprend des éléments du poème « To Helen », et le vers 29 des « Phares » rappelle le deuxième vers de « Dream-land »
    [12].


    Cette rapide présentation de quelques unes des études de l’influence de la pensée de Poe sur Baudelaire nous montre que cette influence ne fut pas négligeable : Baudelaire s’est beaucoup enrichi de son contact avec l’œuvre d’Edgar Poe. Néanmoins, on peut remarquer une insuffisance dans cette approche. Il apparaît que la critique baudelairienne s’est très peu intéressée au mécanisme de cette influence, pour se pencher seulement sur le fond, c’est-à-dire sur les idées qui sont passées du poète et nouvelliste américain au poète français. La question de l’influence n’a pas pris en compte la traduction, bien que ce soit un élément qui distingue l’influence que l’œuvre d’Edgar Poe a pu avoir sur Baudelaire de celle de Joseph de Maistre, par exemple, deux « mentors » que Baudelaire a lui-même rapproché: « De Maistre et Edgar Poe m’ont appris à raisonner. »
    [13], a-t-il écrit dans Hygiène.
    Exclure de notre réflexion l’importance de la traduction, en tant que processus, dans le rapport de Baudelaire à l’œuvre de Poe nous empêcherait d’aborder la question de l’influence de Poe sur Baudelaire dans toute sa complexité. Car cette influence est double : Baudelaire a été influencé par l’oeuvre qu’il découvre et traduit, mais aussi par le processus de la traduction.
    Plutôt que de parler de l’influence de l’œuvre de Poe sur Baudelaire, il serait sans doute plus juste d’envisager la relation qui unit Baudelaire à cette œuvre en termes d’appropriation et de digestion. Le terme influence suggère chez Baudelaire la passivité, et fait de lui un simple récepteur des idées véhiculées dans l’œuvre d’Edgar Poe. Le mot appropriation suggère au contraire une relation plus complexe entre Baudelaire et cette œuvre, une assimilation fondée sur des choix, et non une acceptation totale et passive. La traduction a été un des vecteurs
    [14] de cette appropriation de l’œuvre et de la pensée d’Edgar Poe par Baudelaire.
    La traduction est de fait un moyen privilégié pour s’approprier une œuvre ou des idées car elle relève à la fois de la lecture et de l’écriture. George Steiner a insisté dans son ouvrage After Babel
    [15] sur la nature tant interlinguistique qu’intralinguistique de la traduction. Dans un cas comme dans l’autre, traduire consiste à redire une chose autrement, que ce soit dans une autre langue, ou avec d’autres mots. Redire autrement, c’est justement faire sien, s’approprier une idée ou un propos en les reformulant avec ses propres mots et dans son propre style. C’est ce qui se passe lorsque Baudelaire utilise des traductions de propos de Poe dans ses notices : en les traduisant, il choisit parmi les positions de Poe celles qui l’intéressent et les assimile, ce qui explique que son ton s’affirme d’une notice à l’autre, autour de la question du principe de la poésie, par exemple.[16]
    Parce qu’elle exige un tel processus, la traduction a offert à Baudelaire davantage que l’occasion d’être influencé par les œuvres d’Edgar Poe en lui permettant de se confronter à cette oeuvre dans le cœur du texte, dans le nœud entre fond et forme. Cette activité lui a permis de prendre position dans les débats littéraires de son époque par un autre biais que sa propre création poétique. Elle a été pour Baudelaire un cheminement par lequel celui-ci a testé et matérialisé ses propres idées et convictions dans le champ d’écriture que lui offrait le traduire.


    2) Traduction et prise de position


    La position traductive de Baudelaire dans sa traduction des œuvres en prose d’Edgar Poe lui a permis d’affirmer sa rupture avec la logorrhée et l’inspiration dans un acte formel : la littéralité.

    Edgar Poe avait pris position en faveur de cette même rupture à travers son œuvre critique et de nouvelliste. Poe était un partisan de la construction, de la délibération, opposées à une inspiration reçue passivement par l’auteur, qui s’y abandonnerait sans chercher à maîtriser son écriture. Le texte qui présente le mode de construction du poème Le Corbeau, The Philosophy of Composition, est tout entier articulé autour de cette question. Poe y prétend avoir conçu son poème comme une sorte de problème mathématique, décidant d’abord de l’effet qu’il voulait créer, puis de la longueur du poème, du ton général, et enfin d’un petit quelque chose qui lui donnerait du piquant : “It is my design to render it manifest that no one point in its composition is referable either to accident or intuition - that the work proceeded, step by step, to its completion with the precision and rigid consequence of a mathematical problem ”
    [17]. Cet article a été une occasion pour Poe de se démarquer des tenants de l’enthousiasme littéraire : “Most writers -poets in especial- prefer having it understood that they compose by a species of fine frenzy -an ecstatic intuition”[18], affirmant au contraire que toute création littéraire exige du travail:
    “the elaborate and vacillating crudities of thought- (…) the true purposes seized only at the last moment- (…) the innumerable glimpses of idea that arrived not at maturity of full view- (…) the painful erasures and interpolations- in a word, (…) the wheels and pinions - the tackle for scene-shifting- the step-ladders and demon-traps - (…) which, in ninety-nine cases out of the hundred, constitute the properties of the literary histrio”
    [19].


    Le parti pris de traduire Poe fidèlement et littéralement, auquel Baudelaire s’est tenu, exprime en un acte ce refus de l’inspiration et du bavardage qu’il choisit de partager avec Poe. Traduire littéralement était avant tout une manière pour Baudelaire de respecter le texte : « Il faut surtout s’attacher à suivre le texte littéral ; certaines choses seraient devenues bien autrement obscures si j’avais voulu paraphraser mon auteur au lieu de me tenir servilement attaché à la lettre.»
    [20]. Or que signifie cette volonté de respecter le texte, sinon qu’il y a un enjeu pour Baudelaire à respecter la lettre du texte original ? Respecter la syntaxe au plus près[21] suppose que l’on pose comme principe que chaque mot ait été soupesé et placé là où il se trouve à dessein par l’auteur, et non jeté au hasard sur la page.
    Si la fidélité et la littéralité ont peut-être d’abord été les seuls choix possibles pour Baudelaire
    [22], qui développait ses compétences linguistiques au fil de ses traductions de Poe, il est possible que celui-ci se soit ensuite aperçu que cette posture traductive correspondait à ses convictions naissantes − le ton de Baudelaire s’est affirmé entre l’article de 1852 et la traduction de The Philosophy of Composition, parue en 1865 dans les HGS. Ses convictions se seraient affirmées par le biais de la traduction, c’est-à-dire en se confrontant à l’œuvre d’Edgar Poe, dans laquelle Baudelaire trouvait exprimées clairement des idées qu’il portait confusément en lui, dont celle du refus du bavardage. Une phrase tirée de la correspondance décrit ce phénomène : « en 1846 ou 47, j’eus connaissance de quelques fragments d’Edgar Poe (…) je trouvai, croyez-moi, si vous voulez, des poèmes et des nouvelles dont j’avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée, et que Poe avait su combiner et mener à la perfection. » [23]. Ce n’est qu’à partir de cette prise de conscience qu’il put écrire avec une exclamation horrifiée : « Retoucher ou couper dans Poe ! »[24], exprimant ainsi à la fois son respect pour l’œuvre de Poe dans son ensemble, et son respect pour la lettre du texte.
    Cette position traductive, dont nous avons souligné qu’elle n’était pas évidente pour l’époque, correspond donc à une prise de position par Baudelaire dans le débat sur les modalités de la création littéraire et sur l’écriture propre à la fin du romantisme en France. Comme l’a souligné Paul Valéry dans Situation de Baudelaire
    [25], Baudelaire n’appartenait pas à la première génération romantique : nourri dans sa jeunesse par Hugo, Lamartine, Vigny ou Musset, il appartenait à la génération suivante, qui s’affirma en partie contre les poètes qui avaient suscité sa vocation poétique. L’enjeu pour le jeune Baudelaire était d’: « être un grand poète, mais n’être ni Lamartine, ni Hugo ni Musset. »[26]. Dans un tel contexte, la découverte de l’œuvre d’Edgar Poe lui ouvrit de nouvelles perspectives littéraires et théoriques : « c’est une littérature toute nouvelle»[27], écrivit-il en 1852, c’est-à-dire -entre autres- une littérature condensée et précise, à l’opposé du flot débordant qui a caractérisé la production littéraire française de la génération de 1830. La traduction est ici un moyen pour Baudelaire d’affirmer ses convictions en leur donnant corps.


    La traduction des Confessions of an English Opium-eater et de Suspiria de Profundis constitue-t-elle un contre-exemple à notre analyse ? On est en droit de se poser la question puisque Baudelaire adopte dans ce cas une posture traductive radicalement différente vis-à-vis du texte de Thomas de Quincey. Sa traduction, qui est insérée dans Les Paradis artificiels, est une adaptation par Baudelaire du texte original dans laquelle se mêlent des éléments traduits littéralement, certains entre guillemets et d’autres non, des éléments racontés et abrégés par Baudelaire, des omissions et des éléments de commentaire par Baudelaire du texte de de Quincey. Ce mélange s’explique en partie par l’évolution du projet pendant le cours de sa réalisation. Baudelaire dut par exemple raccourcir son texte suite à une exigence de son éditeur. Mais l’amalgame des deux voix, celle de Baudelaire et celle de de Quincey, était volontairement recherché par Baudelaire. Il écrivit à ce sujet à son ami Poulet-Malassis : « il s’agissait de fondre mes sensations personnelles avec les opinions de l’auteur original et d’en faire un amalgame dont toutes les parties fussent indiscernables. »
    [28].
    Qu’en est-il ici du respect de la lettre du texte original ? Le fait que Baudelaire n’hésite pas à modifier en profondeur la structure du texte orignal signifie-t-il qu’il renonce à sa foi dans l’importance du choix volontaire et réfléchi de l’agencement des mots et des parties du texte ? Baudelaire donne lui-même la réponse à cette question : « De Quincey est un auteur affreusement conversationniste et digressionniste, et ce n’était pas une petite affaire que de donner à ce résumé une forme dramatique et d’y introduire de l’ordre. »
    [29]. C’est parce que de Quincey ne lui semble pas respecter ce qui est pour lui essentiel : l’ordre, la concentration, que Baudelaire estime pouvoir intervenir dans le corps du texte. Cette traduction est un exemple du processus d’appropriation par la traduction : Baudelaire a voulu prendre chez de Quincey seulement ce qui lui semblait important. Pourtant, son opinion sur l’auteur s’est affinée et modifiée dans le cours de la traduction. Deux paragraphes du « Mangeur d’opium », situés respectivement au début et à la fin du texte, témoignent de cette évolution. Voici comment Baudelaire justifie en introduction les modalités de sa traduction :
    « Tel est le sujet du merveilleux livre que je déroulerai comme une tapisserie fantastique sous les yeux du lecteur. J’abrégerai sans doute beaucoup : De Quincey est essentiellement digressif (…) l’espace dont je dispose étant restreint, je serai obligé, à mon grand regret, de supprimer bien des hors-d’œuvre très amusants, bien des dissertations exquises, qui n’ont pas directement trait à l’opium… »
    [30].

    La liberté prise par Baudelaire dans sa traduction est expliquée à la fois par son projet et par la caractéristique principale du texte original : la digression, qui est présentée comme un défaut. La traduction est utilisée ici comme un filtre, une sorte de décanteur du lyrisme bavard. C’est parce que le texte est digressif que Baudelaire se sent autorisé à l’abréger. Pourtant voici ce qu’il écrit en conclusion :
    « La pensée de De Quincey n’est pas seulement sinueuse : le mot n’est pas assez fort ; elle est naturellement spirale. D’ailleurs, ces commentaires et ces réflexions seraient fort longs à analyser, et je dois me souvenir que le but de ce travail était de montrer, par un exemple, les effets de l’opium sur un esprit méditatif et enclin à la rêverie. Je crois ce but rempli. »
    [31].

    La mélancolie pointe dans ces quelques phrases. Baudelaire semble s’être aperçu que son mode de traduction lui a fait « manquer » le texte original, comme on dit qu’on a manqué une cible. C’est justement en travaillant ce texte au corps à corps, dans la traduction, que Baudelaire l’a vraiment découvert et a pu affiner son jugement initial. Certes, de Quincey est digressif et son écriture bavarde, mais Baudelaire a découvert par la traduction que cette prolixité était différente de celle qu’il fustigeait dans les œuvres du romantisme français. Elle a une autre valeur, que Baudelaire en vient finalement à apprécier. Cet exemple illustre la valeur de la traduction comme confrontation intime avec un texte, une confrontation qui met en danger le traducteur et l’oblige à remettre en question ses croyances et a priori.
    Cette traduction non littérale ne contredit donc pas la valeur de prise de position contre la logorrhée et l’inspiration de la posture traductive littérale adoptée par Baudelaire dans sa traduction des œuvres d’Edgar Poe. Cette autre posture traductive, caractérisée par une plus grande liberté par rapport au texte original, a été choisie par Baudelaire en fonction de cette prise de position et l’a amené à réfléchir sur celle-ci. La traduction de l’œuvre de Thomas de Quincey a permis à Baudelaire de mûrir une réflexion esthétique entamée notamment à travers ses traductions de Poe.
    Baudelaire a donc pu faire évoluer sa pensée grâce à la traduction des œuvres en prose de Poe, et ce de plusieurs façons. D’abord en bénéficiant des idées que lui offrait l’œuvre de l’auteur américain : il s’agit de l’influence sur laquelle la critique baudelairienne s’est déjà penchée. La traduction permet cette circulation des idées ; elle en est un vecteur privilégié au niveau international, une caractéristique qui devrait suffire à lui rendre ses lettres de noblesse.
    Par ailleurs, l’acte de traduire, c’est-à-dire de joindre l’écriture à la lecture, a offert à Baudelaire un terrain d’exercice pour développer ses propres idées ou pour s’approprier celles d’autres auteurs. Il semblerait qu’une convergence entre la pensée de l’auteur et du traducteur était nécessaire pour que la traduction soit possible pour Baudelaire. Il écrivait à ce sujet à Madame Meurice, à propos de Charles Maturin : « C’est un vieux romantique, et pour le bien interpréter, il faut être un vieux romantique. »
    [32]. Baudelaire ne pouvait ni n’aurait voulu traduire une œuvre avec laquelle il n’aurait ressenti aucune affinité. Pour qu’il puisse traduire un texte, il fallait que celui-ci ait suffisamment de rapports avec sa propre pensée pour qu’il puisse s’imaginer qu’il aurait pu en être l’auteur. Ce phénomène est très bien décrit par Emily Salines : « It is as if for Baudelaire translation could not occur unless author and translator could mirror each other, unless their sensitivities could meet, to such an extent that the question of authorship could not interfere in the encounter. »[33]. Dès lors, il apparaît clairement que la traduction est un moyen pour Baudelaire de continuer à penser et à travailler indirectement sa propre œuvre poétique.


    S’il est vrai que la traduction a permis à Baudelaire de s’approprier des idées ou des thèmes qu’il rencontrait dans les œuvres des auteurs qu’il traduisait, Edgar Poe en particulier, nombreux sont les critiques qui ont fait remarquer que l’autre versant de l’appropriation par la traduction chez Baudelaire était le plagiat. Ainsi Claude Pichois a écrit dans « Baudelaire ou la difficulté créatrice » : « Au sujet du Jeune Enchanteur ne faudrait-il pas prononcer le redoutable mot de plagiat ? »
    [34]. En réalité, Baudelaire a porté à l’extrême le lien traditionnel - je veux dire : accepté- entre traduction, appropriation et création. Il a créé une alchimie inédite entre traduction et création personnelle, alchimie que notre vision romantique de l’auteur et du texte, qui pose l’originalité comme un critère essentiel dans l’appréciation d’une œuvre d’art, nous fait envisager en termes de plagiat. Pourtant la réalité est plus complexe. Il nous faut nous défaire de cette image prégnante dans notre culture pour entendre ce que Baudelaire a à nous dire sur les rapports entre traduction et création.




    B_ TRADUCTION ET CREATION


    Baudelaire a placé la traduction, au sens large, au cœur de son processus créatif. Il y a eu chez lui interpénétration de la création dans la traduction et de la traduction dans la création.


    1) Créativité dans la traduction


    Baudelaire, nous l’avons dit, a adopté une position traductive de fidélité au texte d’Edgar Poe, qu’il a traduit presque mot à mot. Ce parti pris n’allait pas de soi à l’époque. Nous y avons vu jusqu’ici une volonté de respect de la lettre du texte, davantage qu’un parti pris esthétique de la nature de celui de Chateaubriand traduisant le Paradise Lost de Milton
    [35]. C’est du moins ainsi que Baudelaire le présente : « Il faut surtout se tenir servilement attaché à suivre le texte littéral ; certaines choses seraient devenues bien autrement obscures si j’avais voulu paraphraser mon auteur… »[36].
    Pourtant, n’y aurait-il pas une secrète adéquation entre ce mode de traduction et la nature du texte de Poe ? A la lecture de certaines nouvelles des HE, on se demande si la littéralité de la traduction de Baudelaire ne sert pas l’étrangeté présente dans les textes de Poe en créant une étrangeté seconde, dérivée, c’est-à-dire en recréant ailleurs l’étrangeté que Baudelaire appréciait dans les textes originaux.

    La littéralité de la traduction de Baudelaire rend certains passages déroutants pour le lecteur. Baudelaire a lui-même qualifié la langue de sa traduction de « français pénible et parfois baroque »
    [37]. Certains textes sont difficiles à lire en raison de leur syntaxe ou de tournures inhabituelles. Ainsi, certaines tournures du Manuscrit trouvé dans une bouteille demandent au lecteur un effort de compréhension, comme cette phrase extraite de l’incipit :
    « …dans la crainte que l’incroyable récit que j’ai à faire ne soit considéré plutôt comme la frénésie d’une imagination indigeste que comme l’expérience positive d’un esprit... »
    [38].

    Le texte anglais nous apprend qu’il s’agit d’une traduction globalement littérale :
    “…lest the incredible tale I have to tell should be considered rather the raving of a crude imagination, than the positive experience of a mind...”
    [39].

    La signification de certains mots change : “crude” devient ainsi « indigeste » plutôt que grossière, et “raving”, « frénésie » plutôt que divagations. Cependant la syntaxe reste tout à fait identique à celle du texte original : chaque mot occupe la même place et la même fonction grammaticale. Il aurait pourtant peut-être été justifié de modifier la place du modalisateur « plutôt », qui en l’état, juxtaposé à « comme », rend la phrase difficile à saisir. On pourrait par exemple écrire : dans la crainte que l’incroyable récit que j’ai à faire ne soit considéré comme la frénésie d’une imagination indigeste, plutôt que comme l’expérience… Le rythme de l’original, ponctué d’une virgule, serait ainsi respecté, et la lecture facilitée par rapport à la version de Baudelaire. Il ne s’agit pas ici de faciliter l’approche du lecteur francophone en arasant l’étrangeté du texte : en réalité, c’est dans la traduction de Baudelaire que naît cette difficulté de lecture. L’effet d’étrangeté n’était pas recherché ici par Poe car la tournure rather… than est parfaitement classique en anglais et ne déroute nullement le lecteur.
    Cet exemple illustre la méthode de Baudelaire, qui semble traduire un mot après l’autre, sans recul par rapport à la phrase entière
    [40]. En lisant “rather”, il traduit « plutôt », puis s’aperçoit qu’il est impossible d’écrire en français : ne soit considéré plutôt la frénésie. Il rajoute donc « comme », qui rend la compréhension du lecteur possible, mais malaisée. Ce mode de traduction, qui caractérise toutes les traductions par Baudelaire des œuvres en prose d’Edgar Poe, est une méthode inhabituelle. Contrairement à ses contemporains, Baudelaire n’a pas cherché en français le mot juste ou le tour coulant. Léon Lemonnier a fait remarquer que plus d’un traducteur aurait été bloqué par ce type de fonctionnement. Mais Baudelaire n’est jamais resté court, et son inventivité langagière a pallié aux difficultés générées par son parti pris, créant ainsi « une langue heurtée, étrange, forgée pour la circonstance »[41]. Lemonnier s’est montré très admiratif devant cette réussite. Il a qualifié sa méthode comme relevant d’une « rigueur audacieuse » [42], et fait l’éloge de cette traduction qui, selon lui, « fascine par cette étrangeté consciente et sûre de soi »[43].

    De fait, il se dégage des traductions de Baudelaire une étrangeté indéniable. Ces tournures ou syntaxes inhabituelles mettent le texte à distance, qui ne parvient au lecteur francophone qu’à travers une sorte de léger brouillard. Ce brouillard donne au texte français des nouvelles de Poe une qualité fantastique particulière. Baudelaire est parvenu à créer un effet d’étrangeté second, qui naît dans et par la traduction, et qui traduit indirectement l’effet d’étrangeté spécifique au texte original.
    La littéralité n’exclut donc pas la créativité de Baudelaire mais au contraire l’exige. Traduction et création sont ainsi mêlées, et pour traduire Poe Baudelaire invente une langue nouvelle : celle de Baudelaire nous racontant Poe
    [44].


    2) L’emprunt par la traduction dans la création poétique


    A l’inverse, Baudelaire a beaucoup utilisé la traduction dans sa propre création poétique. L’emprunt et la citation sont des caractéristiques essentielles de son écriture. Claude Pichois, dans son article « Baudelaire ou la difficulté créatrice », a montré que Baudelaire y avait énormément recours. Ainsi, le Salon de 1846 emprunterait deux passages à l’Histoire de la peinture en Italie de Stendhal/Henri Beyle. La Fanfarlo devrait un passage à Mérimée, et nous avons déjà vu que les notices sur Poe devaient une partie de leur contenu à divers critiques américains, ainsi qu’à Poe lui-même. Baudelaire a même été jusqu’à s’auto-emprunter et s’auto-citer dans certains articles. Dans Théophile Gautier, il écrivait : « Il est permis quelquefois, je présume, de se citer soi-même, surtout pour éviter de paraphraser. Je répéterai donc »
    [45].

    La traduction est donc présente dans certaines de ses œuvres sous la forme d’emprunt. Ainsi, dans le poème « Le Guignon », Baudelaire reprend des vers de deux poètes anglophones, qu’il traduit et réorganise à sa manière. Nous allons reprendre ici en partie l’analyse très juste que fait Emily Salines de cet amalgame entre traduction et création proprement baudelairienne
    [46].
    Le sonnet débute sur deux vers de Baudelaire, les seuls du poème qui ne soient pas traduits de l’anglais. La suite est composée d’extraits du poème A Psalm of Life, de l’Américain Henry Longfellow, et de Elegy Written in a Country Church-Yard, de l’Anglais Thomas Gray
    [47], traduits assez librement.

    Le Guignon A Psalm of Life
    Pour soulever un poids si lourd Art is long, and Time is fleeting
    Sisyphe, il faudrait ton courage ! And our hearts, though stout and brave,
    Bien qu’on ait du coeur à l’ouvrage Still, like muffled drums, are beating
    L’Art est long et le temps est court Funeral marches to the grave

    Loin des sépultures célèbres,
    Vers un cimetière isolé, Elegy Written in a Church-Yard
    Mon cœur, comme un tambour voilé,
    Va battant des marches funèbres. Full many a gem of purest ray serene
    The dark unfathom’d caves of ocean bear:
    - Maint joyau dort enseveli Full many a flower is born to blush unseen
    Dans les ténèbres et l’oubli, And waste its sweetness on the desert air.
    Bien loin des pioches et des sondes ;
    Mainte fleur épanche à regret
    Son parfum doux comme un secret
    Dans les solitudes profondes.

    Le processus d’appropriation est complexe et très proche de ce que l’on désigne aujourd’hui par le terme de copier-coller. Baudelaire traduit par exemple, quoique dans une traduction assez libre et non littérale, le second vers du poème de Longfellow, qu’il utilise comme troisième vers de son premier quatrain, puis le premier vers, utilisé comme dernier vers de ce même quatrain : il bouleverse l’ordre du poème original. Il transforme également le pluriel “our hearts” en singulier : « mon cœur ». Dans les tercets, il développe sur six vers un quatrain de l’élégie de Gray. “Unfathom’d”, qui signifie littéralement insondé, est ainsi traduit par « Bien loin des pioches et des sondes ». La tonalité et la signification même de ces deux poèmes sont modifiées dans leur appropriation par Baudelaire. Les deux vers introductifs et les modifications apportées par lui orientent le sonnet vers le thème de la difficulté de la création artistique et de sa reconnaissance, totalement absent des deux poèmes qu’il utilise.

    Baudelaire a mis en œuvre un processus similaire de traduction et de récriture dans son utilisation du poème d’Edgar Poe « To Helen » comme hypotexte de son propre poème « Le Flambeau vivant ». Dans ce cas Baudelaire a utilisé la fin du poème de Poe, dont il a adapté les images et les thèmes à son propre style et à sa propre thématique. Alors que le poème de Poe est adressé à une femme, celui de Baudelaire est davantage orienté autour du personnage du je lyrique.

    Le Flambeau vivant To Helen [48-66]
    [48]

    Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins But now, at length, dear Dian sank from
    de lumières, sight,
    Qu’un Ange très savant a sans doute Into a western couch of thunder-cloud ;
    aimantés; And thou, a ghost, amid the entombing tress
    Ils marchent, ces divins frères qui sont mes Didst glide away. Only thine eyes remained.
    frères, They would not go - they never yet have
    Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés. gone ;
    Lighting my lonely pathway home that
    Me sauvant de tout piège et de tout péché night,
    grave, They have not left me (as my hopes have)
    Ils conduisent mes pas dans la route du since.
    Beau, They follow me - they lead me through the
    Ils sont mes serviteurs et je suis leur years.
    esclave ; They are my ministers - yet I their slave.
    Tout mon être obéit à ce vivant flambeau. Their office is to illumine and enkindle -
    My duty, to be saved by their bright light,
    Charmants Yeux, vous brillez de la clarté And purified in their electric fire,
    mystique And sanctified in their elysean fire.
    Qu’ont les cierges brûlant en plein jour; le They fill my soul with Beauty (which is
    soleil Hope),
    Rougit, mais n’éteint pas leur flamme And are far up in Heaven -the stars I kneel
    fantastique; to
    In the sad, silent watches of my night;
    Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil; While even in the meridian glare of day
    Vous marchez en chantant le réveil de mon I see them still - two sweetly scintillant
    âme Venuses,
    Astres dont nul soleil ne peut flétrir la unextinguished by the sun !
    flamme !

    Baudelaire a traduit assez fidèlement certains vers : « They are my minsiters -yet I their slave » devient ainsi « Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave », et « Venuses, unextinguished by the sun ! » est traduit par « Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme ! ». Baudelaire a également eu recourt à la condensation en mélangeant des éléments de plusieurs vers de Poe dans un seul vers français ; l’expression « ces Yeux pleins de lumières » du premier vers concentre ainsi les multiples références à la lumière présente dans le poème américain comme par exemple « their bright light », « their electric fire », « their elysean fire », ou encore « scintillant Venuses »
    [49]. A l’inverse, Baudelaire a développé dans certains cas l’imagerie du poème de Poe au lieu de la concentrer ; il ajoute ainsi à l’idée du feu brillant en plein jour - « While even in the meridian glare of day I see them still »[50] - une connotation religieuse : « la clarté mystique qu’ont les cierges brûlant en plein jour ». De façon générale, l’imagerie chrétienne du poème de Poe est plus présente chez Baudelaire.

    Ces deux poèmes, s’ils ont des traits communs- l’image pétrarquiste des yeux de l’aimée qui guident le poète comme une flamme, et l’aspiration à la beauté- sont donc néanmoins très différents. Baudelaire se concentre uniquement sur l’image des yeux sans s’intéresser au début du poème de Poe. De plus, le poème de Poe est au passé, tandis que celui de Baudelaire est ancré dans le présent.
    Peut-on parler ici de plagiat ? Il semblerait plutôt que la traduction soit utilisée par Baudelaire comme une forme de création artistique à part entière. Elle est dans ce cas un mode d’emprunt qu’on pourrait qualifier d’ « appropriant ». La traduction contenue dans l’œuvre poétique a donc la même valeur d’échange de sens que la traduction des œuvres d’Edgar Poe : Baudelaire reçoit du sens des œuvres qu’il traduit ou utilise, tout comme il leur en donne en infléchissant la signification de ces œuvres dans la traduction qu’il en fait. C’est cet échange libre de sens qui fait que la traduction se trouve au cœur du processus créatif de Baudelaire.


    3) Traduction et invention d’un nouveau lyrisme


    Un regard vers la production poétique de Baudelaire va nous permettre de dépasser définitivement l’accusation de plagiat. Loin de n’être qu’un moyen facile pour Baudelaire d’augmenter son œuvre ou de trouver une inspiration qui lui manquerait, la traduction est ce qui lui permet d’inventer un nouveau lyrisme et de renouveler la signification de la poésie en France. Elle est au cœur de l’invention par Baudelaire du poème en prose
    [51].

    Le parcours de traducteur de Baudelaire, qui s’étend de 1848 à 1865, voit son passage de la poésie traditionnelle au poème en prose. Lorsqu’il travaille aux HE, Baudelaire a déjà en tête la plupart des poèmes qui composeront ce recueil, même si tous ne sont pas encore écrits et que beaucoup seront retravaillés pendant la période de traduction. L’année 1857 marque un tournant : à cette date Baudelaire a publié ses deux volumes de traductions de Poe, les HE et les NHE, et les Fleurs. Il peut alors tirer les fruits de ces deux expériences et c’est cette année-là, le 25 avril 1857, qu’on trouve la première mention dans sa correspondance de son projet d’écrire un volume de poèmes en prose : « Je comptais vous demander un nouveau service (les poèmes nocturnes) qui seront faits après les Curiosités, voilà donc un projet au panier. »
    [52]. Les premières pièces paraissent le 24 août 1857 sous le titre de Poèmes nocturnes dans Le Présent. Même s’il semblerait, selon Robert Kopp[53], que Baudelaire se soit essayé à ce genre nouveau avant 1857, c’est néanmoins cette année-là que son projet d’écrire un recueil de poèmes en prose qui fasse pendant aux Fleurs du mal prend forme. Comment ne pas voir une coïncidence significative dans le fait que Baudelaire, qui vient de consacrer plusieurs années à traduire de la prose, décide d’introduire la prose dans sa pratique poétique ? Alors qu’il envisageait l’activité de traduction dans un rapport de subordination à son activité poétique, traduisant Poe pour faire profiter sa poésie de la gloire qu’il allait offrir à l’écrivain américain, Baudelaire s’est retrouvé dépassé et transformé malgré lui ; le fait de traduire -donc d’écrire- presque quotidiennement de la prose a fait baigner dans la prose le poète dans le traducteur. Les enjeux de son œuvre poétique s’en sont trouvés modifiés.
    Poe lui-même a pu encourager indirectement Baudelaire dans cette voie ; en effet, il a refusé de limiter l’écriture poétique au seul poème. Il utilisait de préférence le terme poesy à celui de poetry, lequel désigne aussi bien l’activité que la production. Pour lui, l’essence de la poésie réside dans la création du beau plutôt que dans la forme poétique :
    « On voit ainsi que la poésie [poesy] est une réponse (…) à une exigence naturelle et irrépressible (…). Son premier élément est la soif de la beauté supranaturelle (…). Son second élément est la tentative de satisfaire cette soif par des combinaisons nouvelles (…). Ainsi nous déduisons clairement, que la nouveauté, l’originalité, l’invention, l’imagination ou finalement la création de la BEAUTE (car tous ces termes sont employés ici comme synonymes) sont l’essence de toute Poésie [poesy].
    [54].

    C’est cette définition qui permet à Poe de qualifier Eurêka de poème. Si Baudelaire l’a retenue, elle a pu lui permettre d’envisager que la prose puisse être poétique.

    Mais c’est sans doute davantage le processus de la traduction que l’œuvre de Poe qui a influencé Baudelaire dans son choix de la forme du poème en prose. L’activité de traduction se retrouve en effet au cœur même de la composition des poèmes en prose, dans la traduction par Baudelaire de certains poèmes des Fleurs du mal en poèmes en prose. Ainsi le poème Un Hémisphère dans une chevelure est classiquement rapproché de deux poèmes des Fleurs : Le Parfum et La chevelure, et on retrouve L’invitation au voyage dans les deux recueils. Intéressons nous d’abord au premier.

    Un Hémisphère dans une chevelure
    Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon 1
    visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.
    Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans
    tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la 5
    musique.
    Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent des grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles
    et par la peau humaine. 10
    Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques,
    d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant
    leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.
    Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées
    sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du 15
    port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
    Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure, je m’enivre des odeurs combinées de goudron, du musc
    et de l’huile de coco. 20
    Laisse-moi mordre longtemps dans tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
    [55]


    Le Parfum La Chevelure

    Lecteur, as-tu quelquefois respiré Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure ! 1
    Avec ivresse et lente gourmandise Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
    Ce grain d’encens qui remplit une église, Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
    Ou d’un sachet le musc invétéré ? Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
    Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir 5
    Charme profond, magique, dont nous grise
    Dans le présent le passé restauré ! La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
    Ainsi l’amant sur un corps adoré Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
    Du souvenir cueille la fleur exquise. Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
    Comme d’autres esprits voguent sur la musique, 10
    De ses cheveux élastiques et lourds, Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.
    Vivant sachet, encensoir de l’alcôve,
    Une senteur montait, sauvage et fauve, J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
    Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
    Et des habits, mousseline ou velours, Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève ! 15
    Tout imprégnés de sa jeunesse pure, Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
    Se dégageait un parfum de fourrure. De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

    Un port retentissant où mon âme peut boire
    A grands flots le parfum, le son et la couleur ; 20
    Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
    Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
    D’un ciel où frémit l’éternelle chaleur.

    Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse 25
    Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
    Et mon esprit subtil que le roulis caresse
    Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
    Infinis bercements du loisir embaumé !
    30
    Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
    Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
    Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
    Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
    De l’huile de coco, du musc et du goudron. 35

    Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
    Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
    Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
    N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde 40
    Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?
    [56]


    Le poème en prose reprend de très nombreux éléments du poème La Chevelure, et quelques éléments du Parfum. De ce dernier, Baudelaire a repris l’image du musc et le thème du souvenir qui renaît des odeurs perçues par le je lyrique. Baudelaire a également réutilisé le vers 11 : « De ses cheveux élastiques et lourds », qui devient « tes tresses lourdes » (21), et « tes cheveux élastiques et rebelles » (22). Le processus est assez semblable à l’appropriation par Baudelaire des poèmes de Poe, de Longfellow, ou de Gray. Le poète a repris certains éléments, qu’il a développés, et en a abandonné d’autres. Ainsi l’imagerie religieuse contenue dans Le Parfum avec les termes « une église » (3), « encensoir » (12) disparaît dans le poème en prose. Baudelaire a repris davantage d’éléments de La Chevelure, qui sont toujours légèrement modifiés, notamment dans la syntaxe. Ainsi les vers 3 à 5 : « Pour peupler (…) Des souvenirs dormant dans cette chevelure, je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir » devient dans le poème en prose : « les agiter [les cheveux] avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air. » (2-3). La position finale du groupe nominal « dans l’air » change toute la tonalité de cette phrase, qui reste comme en suspens. Par ailleurs, Baudelaire a développé certaines images contenues dans ce poème dans la version en prose. Les vers 14 à 16 développe la description de la sieste dans le bateau évoquée discrètement dans les vers 27 à 29 : « Et mon esprit subtil que le roulis caresse Saura vous retrouver, ô féconde paresse, Infinis bercements du loisir embaumé ! », de même que les vers 11 à 13 du poème en prose développe l’image du port (16-22) en la rendant plus vivante (« fourmillements », « hommes »). Enfin, tandis que La Chevelure est écrit en partie au futur, le poème en prose est ancré dans le présent du souvenir revécu, et Baudelaire y a ajouté une nouvelle image : celle de l’opium.

    Regardons maintenant les deux versions de L’Invitation au voyage.

    Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille 1
    amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu'on pourrait appeler l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s'y est donné carrière, tant elle l'a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et
    délicates végétations. 5
    Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête; où le luxe a plaisir à se mirer dans l'ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d'où le désordre, la turbulence et l'imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois; où tout vous ressemble, mon cher ange.
    Tu connais cette maladie fiévreuse qui s'empare de nous dans les froides misères, cette 10
    nostalgie du pays qu'on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut aller mourir !
    Oui, c'est là qu'il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l'infini des 15
    sensations. Un musicien a écrit l'Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l'Invitation au voyage, qu'on puisse offrir à la femme aimée, à la soeur d'élection ?
    Oui, c'est dans cette atmosphère qu'il ferait bon vivre,- là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde
    et plus significative solennité. 20
    Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d'une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb
    divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de 25
    serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l'orfèvrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s'échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l'âme de l'appartement.
    Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre, luisant, comme une belle 30
    conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie barriolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d'un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l'art l'est à la nature, où celle-ci est reformée par le rêve, où elle est
    corrigée, embellie, refondue. 35
    Qu'ils cherchent, qu'ils cherchent encore, qu'ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur,ces alchimistes de l'horticulture! Qu'ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes! Moi, j'ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !
    Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c'est là, n'est-ce-pas, dans ce 40
    beau pays si calme et si rêveur, qu'il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?
    Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l'âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves
    l'éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d'opium naturel, 45
    incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d'heures remplies par la jouissance positive, par l'action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu'a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?
    Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c'est 50
    toi. C'est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu'ils charrient, tout chargés de richesses, et d'où montent les chants monotones de la manoeuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l'Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la
    limpidité de ta belle âme ; - et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de 55
    l'Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l'Infini vers toi.
    [57]

    L’Invitation au voyage

    Mon enfant, ma sœur, 1
    Songe à la douceur
    D’aller là-bas vivre ensemble !
    Aimer à loisir
    Aimer et mourir 5
    Au pays qui te ressemble !
    Les soleils mouillés
    De ces ciels brouillés
    Pour mon esprit ont les charmes
    Si mystérieux 10
    De tes traîtres yeux,
    Brillant à travers leurs larmes.

    Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.

    Des meubles luisants, 15
    Polis par les ans,
    Décoreraient notre chambre ;
    Les plus rares fleurs
    Mêlant leurs odeurs
    Aux vagues senteurs de l’ambre, 20
    Les riches plafonds,
    Les miroirs profonds,
    La splendeur orientale,
    Tout y parlerait
    A l’âme en secret 25
    Sa douce langue natale.

    Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.

    Vois sur ces canaux
    Dormir ces vaisseaux 30
    Dont l’humeur est vagabonde ;
    C’est pour assouvir
    Ton moindre désir
    Qu’ils viennent du bout du monde.
    - Les soleils couchants 35
    Revêtent les champs
    Les canaux, la ville entière,
    D’hyacinthe et d’or ;
    Le monde s’endort
    Dans une chaude lumière. 40

    Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.
    [58]
    Là encore, le procédé ne change pas. Baudelaire a réutilisé dans une traduction en prose des éléments de son poème, comme par exemple « Les soleils couchants » (35), repris sans modifications (23), ou encore le vers « Au pays qui te ressemble » (6), qui devient dans le poème en prose « Il est une contrée qui te ressemble » (11-12). Néanmoins, la tonalité a changé. L’Invitation au voyage en poème en prose voit l’ajout d’une nuance ironique qui était absente de la version des Fleurs du mal. Les images sont globalement beaucoup plus développées -d’aucuns diraient délayées- dans le poème en prose : les onze courts vers qui évoquaient une chambre deviennent un long paragraphe descriptif de neuf lignes, qui évoque d’ailleurs certaines descriptions que l’ont trouve chez Poe (la description de la chambre nuptiale dans Ligeia). Baudelaire a ajouté ici aussi le thème de l’opium.

    La prose n’est pas pour Baudelaire une première ébauche, elle est postérieure au vers. En réalité, Baudelaire n’a pas cherché à introduire ses vers dans la prose, mais plutôt à les transformer en prose. Cette transposition reflète sa volonté d’écrire une poésie nouvelle, dans une langue qui soit propre à l’évocation de la vie moderne. Il a évoqué ce projet dans sa dédicace à Arsène Houssaye qui précède les Petits poèmes en prose :
    « Quel est celui qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?
    C’est surtout de la fréquentation des villes énormes, c’est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant. »
    [59].

    La traduction ne peut avoir ici la même valeur que lorsque Baudelaire l’utilisait comme une forme d’emprunt à d’autres auteurs. Baudelaire n’a pas de raison de s’emprunter à lui-même : il lui suffirait de reprendre le même thème s’il voulait l’évoquer de nouveau. Ici c’est le mouvement de la traduction qui a une valeur en soi. Ce mouvement est une transposition du lyrisme original. La traduction n’a donc pas seulement permis à Baudelaire de s’affirmer contre le lyrisme de ses aînés en posant la primauté de la réflexion, du choix et de la concentration sur l’inspiration et le bavardage : elle lui a permis également de donner naissance à un nouveau lyrisme, un lyrisme décanté, transposé, et privé par ce déplacement de son mouvement original. Philippe Lacoue-Labarthe a décrit ce processus dans son ouvrage Figures de Wagner :
    « [Cet autre lyrisme] s’invente dans la « traduction » en prose de certains des poèmes des Fleurs du mal (…). Il est simplement la récriture - la traduction- du lyrisme lui-même, qu’il prive, pour cette raison de son aura. On pourrait dire qu’il désacralise le lyrisme. Il serait plus juste de dire qu’il le littéralise : il en détruit, par explicitation et recomposition froide, délibérée, calculée, l’emportement ou le « transport » figural. »
    [60].

    Pour Eric Dayre, ce lyrisme « est en voie d’excéder sa détermination subjective »
    [61]. Cette récriture seconde du lyrisme en modifie en effet la valeur : le lyrisme qu’invente Baudelaire dans la traduction n’est plus l’émanation directe du je lyrique, mais se prend lui-même pour objet. Traduire « l’emportement ou le ‘transport’ figural » revient donc à prendre l’écriture pour objet. La dette de Baudelaire envers la traduction, qui lui a permis d’affirmer sa pensée et de tenter de provoquer sa propre gloire, est donc avouée et mise en scène par Baudelaire dans ses poèmes en prose. Le moyen qu’était la traduction dans la traduction par Baudelaire des œuvres en prose d’Edgar Poe devient une fin en soi et la poésie se prend elle-même pour sujet.
    Même si ce processus de traduction n’a été utilisé que pour deux poèmes en prose, ce nouveau lyrisme n’en est pas moins au cœur de tout le recueil. Le poème en prose est un effort pour traduire en poésie la prosaïcité du quotidien, comme par exemple le chant du vitrier que Baudelaire évoque dans sa dédicace : « Vous-même, mon cher ami, n’avez-vous pas tenté de traduire en une chanson le cri strident du Vitrier ?, et d’exprimer dans une prose lyrique toutes les désolantes suggestions que ce cri envoie jusqu’aux mansardes, à travers les plus hautes brumes de la rue ? »
    [62]. La traduction est donc au cœur de cette invention par Baudelaire d’une forme nouvelle et résolument moderne qui est une tension entre la prosaïsation du poétique et la poétisation du prosaïque, forme hybride et nécessairement bancale. Elle est le moyen par lequel Baudelaire a interrogé, et nous invite à interroger, la possibilité moderne de la poésie.





    CONCLUSION




    Le cheminent de traducteur de Baudelaire, qui était à l’origine parallèle à son cheminement de poète, a fini par influencer de manière radicale les enjeux de son œuvre poétique. Baudelaire a pu développer grâce à son activité de traducteur sa pensée, en s’enrichissant de ce contact particulier avec d’autres auteurs. Il a également fait de la traduction un maillon essentiel de son processus créatif. Mais par-dessus tout, le processus de la traduction lui a permis de renouveler la signification de la poésie en France en inventant un nouveau lyrisme et en donnant ses lettres de noblesse au poème en prose. Baudelaire a donc bénéficié au plus haut point de cet échange de sens qu’a été pour lui la traduction des œuvres en prose d’Edgar Poe.





    [1] P.VALERY. « Situation de Baudelaire », in Variété, in Œuvres I. Paris : Gallimard, 1957, (Coll. La Pléiade). P.599.
    [2] Idem. P.607.
    [3] H.PEYRE. Connaissance de Baudelaire. Paris : José Corti, 1951. PP.113-114.
    [4] C.BAUDELAIRE. EAP 2. In E.A.POE. OEP. P.1044.
    [5] M.BUTOR. Histoire extraordinaire. Essai sur un rêve de Baudelaire. Paris : Gallimard, 1961, (Coll. folio essais). P.128.
    [6] C.PICHOIS. « Baudelaire ou la difficulté créatrice. », in Baudelaire, Etudes et témoignages. Neuchâtel : La Baconnière, 1967. P.253.
    [7] Idem. P.256.
    [8] Cité par Claude Pichois. Ibid. P.256. Lettre de Charles Baudelaire à Armand Fraisse du 18 février 1860. Cor.I. P.676.
    [9] M.EIGELDINGER. Le Platonisme de Baudelaire. Neuchâtel : A la Baconnière, 1951. Cité par M.BRIX dans son article « Baudelaire, « disciple » d’Edgar Poe ? », in Romantisme. Revue du 19e siècle n°122, 4e trimestre 2003 : Maîtres et disciples. Paris : Sedes, 2003. P. 63.
    [10] Voir son article sur la filiation Baudelaire/Poe, op.cit. note précédente.
    [11] E.A.POE. « My Heart Laid Bare », in The Unknown Poe. San Francisco: City Lights Books, 1980. P.48. « Si un homme ambitieux désire révolutionner par un unique effort le monde universel de la pensée, de l’opinion et du sentiment humain, il en a l’opportunité (…) Tout ce qu’il a à faire, c’est écrire et publier un très petit livre. Son titre devra être simple -quelques mots seulement- « Mon cœur mis à nu ». » (je traduis).
    [12] Voir M.BRIX. Op.cit, page précédente. note 22 page 58 de son article.
    [13] C.BAUDELAIRE. Hygiène, in Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.401.
    [14] Avec la critique.
    [15] G.STEINER. After Babel. Third Edition. Oxford : Oxford University Press, 1998 (1ère éd: 1975).
    [16] Voir notre analyse, supra, IIème partie, B. pages 54-55.
    [17] E.A.POE. The Philosophy of Composition. In Selected writings of Edgar Allan Poe. Boston: Riverside Editions, 1956. P.454. « Mon dessein est de montrer qu’aucun point de la composition ne peut être attribué au hasard ou à l’intuition, et que l’ouvrage a marché, pas à pas, vers sa solution, avec la précision et la rigoureuse logique d’un problème mathématique » (traduction C.Baudelaire. OEP. P.986.)
    [18] E.A.POE. Idem. « Beaucoup d’écrivains, particulièrement les poëtes, aiment mieux laisser entendre qu’ils composent grâce à une espèce de frénésie subtile ou d’intuition extatique » (traduction Baudelaire. OEP. P.985.)
    [19] E.A.POE. Ibid. « les laborieux et indécis embryons de pensée, la vraie décision prise au dernier moment, l’idée si souvent entrevue comme dans un éclair et refusant si longtemps de se laisser voir en pleine lumière (…) les douloureuses ratures et les interpolations – en un mot, les rouages et les chaînes, les trucs pour le changement de décor, les échelles et les trappes (…) qui dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, constituent l’apanage et le naturel de l’histoire littéraire. » (traduction Baudelaire. OEP. P.985)
    [20] C.BAUDELAIRE. In La Liberté de pensée, 15 juillet 1848. Cité par L.LEMONNIER. Les Traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire. Paris : Presses universitaires de France, 1928. P.183.
    [21] Voir IIème partie, C.
    [22] Nous avons déjà évoqué la possibilité que ce parti pris de traduire les nouvelles de Poe littéralement ait peut-être d’abord été une absence de choix plutôt qu’un choix, puisque Baudelaire ne maîtrisait pas suffisamment l’anglais pour prendre des libertés avec le texte original.
    [23] Lettre de Charles Baudelaire à Armand Fraisse du 18 février 1860. Cor.I. P.676.
    [24] Lettre de Charles Baudelaire à Julien Lemer du 15 février 1865. Cor.II. P.465.
    [25] P.VALERY. « Situation de Baudelaire », in Variété, in Œuvres I. Paris : Gallimard, 1957, pp. 598-613 (Coll. La Pléiade).
    [26] Idem. P.599.
    [27] C.BAUDELAIRE. EAP 1, in E.A.POE. OEP. Paris : Gallimard, 1951. P.1020.
    [28] Lettre de Charles Baudelaire à Auguste Poulet-Malassis du 18 février 1860. Cor.I. P.669.
    [29] Idem.
    [30] C.BAUDELAIRE. Les Paradis artificiels. In Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.259.
    [31] Idem. P.304.
    [32] Lettre de Charles Baudelaire à Madame Paul Meurice du 18 février 1865. Cor.II. P.467.
    [33] E.SALINES. “Baudelaire and the Alchemy of Translation”, in The Practices of Literary Translation: Constraints and Creativity. Dir. par BOASE-BEIER, Jean et HOLMAN, Michel. Manchester: St. Jerome Publishing, 1999. P.29. « Tout se passe comme si pour Baudelaire la traduction ne pouvait avoir lieu sans que l’auteur et le traducteur puissent se renvoyer un miroir, sans que leurs sensibilités se rencontrent à un tel point que la question de l’auteur ne puisse interférer dans cette rencontre. » (je traduis).
    [34] C.PICHOIS. Op.cit. page 75. P.244 de son article.
    [35] Voir supra, IIème partie, C : page 62.
    [36] C.BAUDELAIRE. In La Liberté de penser, 15 juillet 1848. Cité par L.LEMONNIER. Op.cit. page 81.
    [37] Idem.
    [38] E.A.POE. Manuscrit trouvé dans une bouteille. In OEP. P.169.
    [39] E.A.POE. MS. found in a bottle. In The Collected Tales and Poems of Edgar Allan Poe. New York: Modern Library Edition, 1992. P.118.
    [40] Voir supra, citation Léon Lemonnier. IIème partie, C : page 66.
    [41] L.LEMONNIER. Op.cit. page 81. P.185.
    [42] Idem. P. 186
    [43] Ibid.
    [44] Il n’y a pas de contradiction entre l’insistance de Baudelaire sur l’importance de la qualité française du texte traduit (cf.IIème partie, C), et sa propre utilisation, assez libre, de cette même langue : cette liberté n’est autorisée qu’à celui qui maîtrise vraiment la langue. Elle ne doit pas être le fruit d’une méconnaissance de celle-ci.
    [45] C.BAUDELAIRE. Théophile Gautier. Cité par C.PICHOIS. Op.cit. page 75. P.248 de son article.
    [46] E.SALINES. “Baudelaire and the alchemy of translation”. Op.cit. page 85.
    [47] Pour le texte intégral et la traduction française de ces poèmes, consulter l’annexe.
    [48] Pour le texte intégral et la traduction française de ce poème, consulter l’annexe.
    [49]« leur lumière brillante », « leur feu électrique », « leur feu élyséen », « scintillantes vénus » (je traduis).
    [50] Tandis que, même dans la clarté méridienne du jour Je les vois encore » (je traduis).
    [51] Nous devons cette idée à Eric Dayre. Voir l’article mentionné en introduction : « Baudelaire, traducteur de Thomas de Quincey. Une prosaïque comparée de la modernité ». In Romantisme. Revue du 19e siècle n°106, 4e trimestre 1999 : Traduire au 19e siècle. Paris : Sedes, 1999, PP.31-52.
    [52] Lettre de Charles Baudelaire à Auguste Poulet-Malassis du 25 avril 1857. Cor.I. P.395.
    [53] Voir « Genèse, historique et esthétique des Petits poëmes en prose », in C.BAUDELAIRE. Petits poèmes en prose. Ed.critique par Robert Kopp. Paris : José Corti, 1969. PP.XXVII-LXXIII.
    [54] E.A.POE. The Complete Works of Edgar Allan Poe. New York: T.Y.Crowell, 1902, 17 vol. Vol.XI, P.73. Cité par Claude Richard dans C.RICHARD. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978. P.519.
    [55] C.BAUDELAIRE. Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.175-176.
    [56] Idem. Le Parfum: P.29, et La Chevelure:P.19.
    [57] Ibid. P.176-177.
    [58] Ibid. P.39-40.
    [59] C.BAUDELAIRE. Petits poèmes en prose. Le Spleen de Paris. In Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.161.
    [60] P.LACOUE-LABARTHE. Figures de Wagner. Paris : Christian Bourgois, p.81. Cité par E.DAYRE in « Baudelaire, traducteur de Thomas de Quincey. Une prosaïque comparée de la modernité ». In Romantisme. Revue du 19e siècle n°106, 4e trimestre 1999 : Traduire au 19e siècle. Paris : Sedes, 1999. P.34.
    [61] E.DAYRE. Op.cit. note précédente.P.34.
    [62] C.BAUDELAIRE. Petits poèmes en prose. Le Spleen de Paris. In Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, (Coll. Bouquins). P.161.

    Conclusion générale

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  • L’activité de traducteur de Baudelaire était intimement liée à son œuvre de poète et à l’évolution de celle-ci. Baudelaire a d’abord pensé ses traductions d’une partie des œuvres de Poe comme un moyen facile pour se faire connaître du grand public, s’introduire dans le milieu de l’édition, et assurer sa subsistance. Plus encore, en offrant à cette œuvre la popularité, Baudelaire voulait profiter de cette gloire pour lui-même, en se faisant reconnaître comme le découvreur d’Edgar Poe, celui qui, mieux que quiconque, avait su déceler sa vraie valeur et lui donner sa signification. Pour offrir la gloire à Edgar Poe, Baudelaire a fait appel à toute son intelligence d’écrivain ainsi qu’à une intelligence stratégique qui fait de lui un grand éditeur. Il est parvenu à créer la signification de son œuvre, définition qui l’accompagne encore aujourd’hui, à la fois en mettant en valeur certains aspects du texte, évidents ou latents, mais aussi dans certains cas en modifiant le sens même des textes originaux, qu’il a tiré vers ses propres préoccupations esthétiques. Mais la traduction, en tant que processus, a débordé le cadre de l’entreprise de traduction des œuvres de Poe par Baudelaire, pour imprégner toute son activité de poète : par l’influence des œuvres de Poe sur sa pensée, d’abord, mais également par l’utilisation de la traduction dans sa propre création, qu’il s’agisse de traduction d’œuvres anglophones ou de l’auto-traduction par Baudelaire de certains poèmes des Fleurs du mal en poèmes en prose. La pratique de la traduction de Baudelaire est le lieu et le moyen par lesquels celui-ci s’invente et se réinvente comme poète.

    La traduction des œuvres en prose de Poe par Baudelaire a donc été l’occasion d’un échange de gloire et de sens entre l’œuvre de Poe, et l’œuvre de Baudelaire, et entre le personnage Poe et Baudelaire. Celui-ci a offert à l’œuvre de Poe la popularité, et a fait de lui un personnage mythique. Cette gloire a rejailli sur le traducteur, et Baudelaire a joui d’une célébrité certaine par ses traductions, dont il profite encore aujourd’hui : en plus d’être un grand poète, il est considéré comme un des plus grands traducteurs du XIXe siècle. Il a donné à l’œuvre de Poe un sens particulier par la lecture qu’il en faite, et a promu ce sens (individuel) au rang de signification (collective). La pratique de ces textes et de l’activité de traducteur a également eu du sens pour lui, dans sa vie et dans son œuvre. Il a reçu du sens de cette activité et de ce processus et en a fabriqué en retour. Son rapport protéiforme à la traduction est une alchimie inédite entre traduction et création, dans laquelle s’est joué son rapport à la tradition aussi bien que s’est joué l’avenir de sa production.


    L’ampleur des enjeux de la traduction par rapport à l’œuvre de Baudelaire nous a amené à dépasser le cadre strict des Oeuvres en prose traduites par Charles Baudelaire. Une analyse plus poussée des traductions aurait été nécessaire, pour laquelle le temps nous a manqué. La perspective très large que nous avons adoptée a avant tout permis de voir Baudelaire et ses traductions sous un jour nouveau, jusqu’ici négligé. Cette analyse de l’activité de traducteur de Poe de Baudelaire nous montre un poète bien loin des clichés de l’artiste inspiré, c’est-à-dire toujours légèrement à côté de son œuvre et étranger à sa signification. Baudelaire fut au contraire un poète stratège qui a mis ses capacités de critique au service de son œuvre et de sa carrière littéraire. Calculateur enthousiaste, plagiaire qui a tout mis en œuvre pour faire lire et aimer l’œuvre qu’il traduisit, Baudelaire défie décidemment la critique.

    Annexe

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  • TO HELEN By Edgar Allan Poe.

    I saw thee once-- once only -- years ago:
    I must not say how many -- but not many.
    It was a July midnight; and from out
    A full-orbed moon, that, like thine own soul, soaring,
    Sought a precipitate pathway up through heaven,
    There fell a silvery-silken veil of light,
    With quietude, and sultriness, and slumber,
    Upon the upturned faces of a thousand
    Roses that grew in an enchanted garden,
    Where no wind dared to stir, unless on tiptoe --
    Fell on the upturn`d faces of these roses
    That gave out, in return for the love-light,
    Their odorous souls in an ecstatic death --
    Fell on the upturn`d faces of these roses
    That smiled and died in this parterre, enchanted
    By thee, and by the poetry of thy presence.

    Clad all in white, upon a violet bank
    I saw thee half reclining; while the moon
    Fell on the upturn`d faces of the roses,
    And on thine own, upturn`d- alas, in sorrow!

    Was it not Fate, that, on this July midnight-
    Was it not Fate, (whose name is also Sorrow,)
    That bade me pause before that garden-gate,
    To breathe the incense of those slumbering roses?
    No footstep stirred: the hated world an slept,
    Save only thee and me. (Oh, Heaven!- oh, God!
    How my heart beats in coupling those two words!)
    Save only thee and me. I paused- I looked-
    And in an instant all things disappeared.
    (Ah, bear in mind this garden was enchanted!)

    The pearly lustre of the moon went out:
    The mossy banks and the meandering paths,
    The happy flowers and the repining trees,
    Were seen no more: the very roses` odors
    Died in the arms of the adoring airs.
    All- all expired save thee- save less than thou:
    Save only the divine light in thine eyes-
    Save but the soul in thine uplifted eyes.
    I saw but them- they were the world to me!
    I saw but them- saw only them for hours,
    Saw only them until the moon went down.
    What wild heart-histories seemed to lie enwritten

    Upon those crystalline, celestial spheres!
    How dark a woe, yet how sublime a hope!
    How silently serene a sea of pride!
    How daring an ambition; yet how deep-
    How fathomless a capacity for love!

    But now, at length, dear Dian sank from sight,
    Into a western couch of thunder-cloud;
    And thou, a ghost, amid the entombing trees
    Didst glide away. Only thine eyes remained;
    They would not go- they never yet have gone;
    Lighting my lonely pathway home that night,
    They have not left me (as my hopes have) since;
    They follow me- they lead me through the years.
    They are my ministers -- yet I their slave.
    Their office is to illumine and enkindle --
    My duty, to be saved by their bright light,
    And purified in their electric fire,
    And sanctified in their elysian fire.
    They fill my soul with Beauty (which is Hope),
    And are far up in Heaven -- the stars I kneel to
    In the sad, silent watches of my night;
    While even in the meridian glare of day
    I see them still -- two sweetly scintillant
    Venuses, unextinguished by the sun!


    A HELENE Traduit par Mallarmé.

    Je te vis une fois - une seule fois - il y a des années : combien, je ne le dois pas dire, mais peu. C’était un minuit de Juillet ; et hors du plein orbe d’une lune qui, comme ton âme même s’élevant, se frayait un chemin précipité au haut du ciel, tombait de soie et argenté un voile de lumiere, avec quiétude et chaud accablement et sommeil, sur les figures levées de mille roses qui croissaient dans un jardin enchanté, où nul vent n’osait bouger, si ce n’est sur la pointe des pieds ; - il tombait sur les figures levées de ces roses qui rendaient, en retour de la lumière d’amour, leurs odorantes âmes en une mort extatique ; - il tombait sur les figures levées de ces roses qui souriaient et mouraient en ce parterre, enchanté - par toi et par la poésie de ta présence. Tout de blanc habillée, sur un banc de violette, je te vis à demi-gisante, tandis que la lune, tombait sur les figures levées de ces roses, et sur la tienne même, levée, hélas ! dans le chagrin.

    N’était-ce pas la destinée, qui, par ce minuit de Juillet, - n’était-ce pas la destinée, dont le nom est aussi chagrin, - qui me commanda cette pause devant la grille du jardin pour respirer l’encens de ses sommeillantes roses ? Aucun pas ne s’agitait : le monde détesté tout entier dormait, excepté seulement toi et moi (oh ! cieux ! - oh ! Dieu ! comme mon coeur bat d’accoupler ces deux noms !), excepté seulement toi et moi. - Je m’arrêtai, - je regardai, - et en un instant toutes choses disparurent. (Ah ! - aie en l’esprit ceci que le jardin était enchanté !) Le lustre perlé de la lune s’en alla : les bancs de mousse et le méandre des sentiers, les fleurs heureuses et les gémissants arbres ne se firent plus voir : des roses mêmes l’odeur mourut dans les bras des airs adorateurs. Tout, - tout expira, sauf toi, sauf moins que toi, sauf seulement la divine lumière en tes yeux, sauf rien que l’âme en tes yeux levés. Je ne vis qu’eux ; - ils étaient le monde pour moi. Je ne vis qu’eux, - les vis seulement pendant des heures, - les vis seulement jusqu’alors que la lune s’en alla. Quelles terribles histoires du coeur semblèrent inscrites sur ces cristallines, célestes sphères ! Quelle mer silencieusement sereine d’orgueil ! Quelle ambition osée ! pourtant quelle profonde, quelle insondable puissance pour l’amour !

    Mais voici qu’à la fin la chère Diane plongea hors de la vue dans la couche occidentale d’un nuage de foudre : et toi, fantôme, parmi le sépulcre des arbres, te glissas au loin. Tes yeux seulement demeurèrent. Ils ne voulurent pas partir ; - ils ne sont jamais partis encore !

    Eclairant ma route solitaire à la maison cette nuit- là, ils ne m’ont pas quitté (comme firent mes espoirs) depuis. Ils me suivent, ils me conduisent à travers les années. Ils sont mes ministres ; pourtant je suis leur esclave. Leur office est d’illuminer et d’embraser ; - mon devoir, d’être sauvé par leur brillante lumière, et purifié dans leur feu électrique, et sanctifié dans leur feu élyséen. Ils emplissent mon âme de beauté (qui est espoir), et sont loin, au haut des cieux, - les étoiles devant qui je m’agenouille dans les tristes, taciturnes veilles de ma nuit ; tandis que, même dans le rayonnement méridien du jour, je les vois encore, - deux suaves, scintillantes Vénus, inextinguibles au soleil.




    A PSALM OF LIFE By Henry Wadsworth Longfellow.

    What The Heart Of The Young Man Said To The Psalmist

    Tell me not, in mournful numbers,
    Life is but an empty dream!
    For the soul is dead that slumbers,
    And things are not what they seem.

    Life is real! Life is earnest!
    And the grave is not its goal;
    Dust thou art, to dust returnest,
    Was not spoken of the soul.

    Not enjoyment, and not sorrow,
    Is our destined end or way;
    But to act, that each to-morrow
    Find us farther than to-day.

    Art is long, and Time is fleeting,
    And our hearts, though stout and brave,
    Still, like muffled drums, are beating
    Funeral marches to the grave.

    In the world`s broad field of battle,
    In the bivouac of Life,
    Be not like dumb, driven cattle!
    Be a hero in the strife!

    Trust no Future, howe`er pleasant!
    Let the dead Past bury its dead!
    Act, - act in the living Present!
    Heart within, and God o`erhead!

    Lives of great men all remind us
    We can make our lives sublime,
    And, departing, leave behind us
    Footprints on the sands of time;

    Footprints, that perhaps another,
    Sailing o`er life`s solemn main,
    A forlorn and shipwrecked brother,
    Seeing, shall take heart again.

    Let us, then, be up and doing,
    With a heart for any fate;
    Still achieving, still pursuing,
    Learn to labor and to wait.



    LE PSAUME DE LA VIE Traduit par Sir Tollemache Sinclair.

    Ah ! ne me dites pas en vers mélancoliques
    Que « la vie est un rêve, un songe, dont tous tremblent ».
    Morts, hélas ! sont les coeurs qui dorment apathiques,
    Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent.

    Vivre est Réalité ! Jamais on ne l’ajourne !
    Ici-bas le tombeau n’est pas sa fin mortelle.
    « Tu viens de la poussière, en poussière retourne. »
    Ces mots n’ont pas été dits de l’âme immortelle.

    Ni le plaisir ardent ni le cuisant chagrin
    Ne peut être le but de l’âme, ni l’appui.
    Car nous devons agir, de sorte que demain
    Sur la route nous voie, et plus loin qu’aujourd’hui.

    L’Art marche lentement, le Temps vite se hâte,
    Notre coeur est ardent ; quoiqu’il soit brave et beau,
    Comme un tambour de deuil pourtant il faut qu’il batte
    Des marches funèbres vers le morne tombeau.

    Le monde est seulement un grand champ de bataille ;
    Pour toi, doux chevalier, la vie est un champ clos,
    Ne suis pas le troupeau ; là, malgré la mitraille,
    Sois premier au combat ; blessé, tombe en héros.

    Et jamais ne te fie à l’avenir plaisant !
    Que le Passé soit mort, qu’il enterre ses morts !
    Agis, agis toujours dans le vivant présent,
    Un coeur dans ta poitrine, au ciel le Dieu des forts !

    Les grands hommes toujours le montrent par leur vie,
    Notre vie est à nous, sublime pour longtemps,
    Qu’en mourant nous puissions laisser, comme un génie,
    Les traces de nos pas sur les sables du Temps.

    Et ces traces, un jour, un autre être affligé,
    Voguant sur l’Océan solennel de la vie,
    Pauvre frère en misère, et seul et naufragé,
    En les voyant, Peut-être aura plus d’énergie.

    Debout donc, agissons, marchons toujours avant,
    Avec un coeur puissant, et défiant le sort,
    Marchant vers notre but, toujours le poursuivant,
    Apprenons le travail, l’espoir, jusqu’à la mort !





    ELEGY WRITTEN IN
    A COUNTRY CHURCH-YARD By Thomas Gray.


    The curfew tolls the knell of parting day,
    The lowing herd winds slowly o'er the lea,
    The ploughman homeward plods his weary way,
    And leaves the world to darkness and to me.

    Now fades the glimmering landscape on the sight,
    And all the air a solemn stillness holds,
    Save where the beetle wheels his droning flight,
    And drowsy tinklings lull the distant folds:

    Save that from yonder ivy-mantled tower
    The moping owl does to the moon complain
    Of such as, wandering near her secret bower,
    Molest her ancient solitary reign.

    Beneath those rugged elms, that yew-tree's shade,
    Where heaves the turf in many a mouldering heap,
    Each in his narrow cell for ever laid,
    The rude Forefathers of the hamlet sleep.

    The breezy call of incense-breathing morn,
    The swallow twittering from the straw-built shed,
    The cock's shrill clarion, or the echoing horn,
    No more shall rouse them from their lowly bed.

    For them no more the blazing hearth shall burn,
    Or busy housewife ply her evening care:
    No children run to lisp their sire's return,
    Or climb his knees the envied kiss to share,

    Oft did the harvest to their sickle yield,
    Their furrow oft the stubborn glebe has broke;
    How jocund did they drive their team afield!
    How bow'd the woods beneath their sturdy stroke!

    Let not Ambition mock their useful toil,
    Their homely joys, and destiny obscure;
    Nor Grandeur hear with a disdainful smile
    The short and simple annals of the Poor.

    The boast of heraldry, the pomp of power,
    And all that beauty, all that wealth e'er gave,
    Awaits alike th' inevitable hour:-
    The paths of glory lead but to the grave.

    Nor you, ye Proud, impute to these the fault
    If Memory o'er their tomb no trophies raise,
    Where through the long-drawn aisle and fretted vault
    The pealing anthem swells the note of praise.

    Can storied urn or animated bust
    Back to its mansion call the fleeting breath?
    Can Honour's voice provoke the silent dust,
    Or Flattery soothe the dull cold ear of Death?

    Perhaps in this neglected spot is laid
    Some heart once pregnant with celestial fire;
    Hands, that the rod of empire might have sway'd,
    Or waked to ecstasy the living lyre:

    But Knowledge to their eyes her ample page,
    Rich with the spoils of time, did ne'er unroll;
    Chill Penury repress'd their noble rage,
    And froze the genial current of the soul.

    Full many a gem of purest ray serene
    The dark unfathom'd caves of ocean bear:
    Full many a flower is born to blush unseen,
    And waste its sweetness on the desert air.

    Some village-Hampden, that with dauntless breast
    The little tyrant of his fields withstood,
    Some mute inglorious Milton here may rest,
    Some Cromwell, guiltless of his country's blood.

    Th' applause of list'ning senates to command,
    The threats of pain and ruin to despise,
    To scatter plenty o'er a smiling land,
    And read their history in a nation's eyes,

    Their lot forbad: nor circumscribed alone
    Their growing virtues, but their crimes confined;
    Forbad to wade through slaughter to a throne,
    And shut the gates of mercy on mankind,

    The struggling pangs of conscious truth to hide,
    To quench the blushes of ingenuous shame,
    Or heap the shrine of Luxury and Pride
    With incense kindled at the Muse's flame.

    Far from the madding crowd's ignoble strife,
    Their sober wishes never learn'd to stray;
    Along the cool sequester'd vale of life
    They kept the noiseless tenour of their way.

    Yet e'en these bones from insult to protect
    Some frail memorial still erected nigh,
    With uncouth rhymes and shapeless sculpture deck'd,
    Implores the passing tribute of a sigh.

    Their name, their years, spelt by th' unletter'd Muse,
    The place of fame and elegy supply:
    And many a holy text around she strews,
    That teach the rustic moralist to die.

    For who, to dumb forgetfulness a prey,
    This pleasing anxious being e'er resign'd,
    Left the warm precincts of the cheerful day,
    Nor cast one longing lingering look behind?

    On some fond breast the parting soul relies,
    Some pious drops the closing eye requires;
    E'en from the tomb the voice of Nature cries,
    E'en in our ashes live their wonted fires.

    For thee, who, mindful of th' unhonour'd dead,
    Dost in these lines their artless tale relate;
    If chance, by lonely contemplation led,
    Some kindred spirit shall inquire thy fate, --

    Haply some hoary-headed swain may say,
    Oft have we seen him at the peep of dawn
    Brushing with hasty steps the dews away,
    To meet the sun upon the upland lawn;

    'There at the foot of yonder nodding beech
    That wreathes its old fantastic roots so high.
    His listless length at noontide would he stretch,
    And pore upon the brook that babbles by.

    'Hard by yon wood, now smiling as in scorn,
    Muttering his wayward fancies he would rove;
    Now drooping, woeful wan, like one forlorn,
    Or crazed with care, or cross'd in hopeless love.

    'One morn I miss'd him on the custom'd hill,
    Along the heath, and near his favourite tree;
    Another came; nor yet beside the rill,
    Nor up the lawn, nor at the wood was he;

    'The next with dirges due in sad array
    Slow through the church-way path we saw him borne,-
    Approach and read (for thou canst read) the lay
    Graved on the stone beneath yon aged thorn.'


    The Epitaph
    Here rests his head upon the lap of Earth
    A youth to Fortune and to Fame unknown.
    Fair Science frowned not on his humble birth,
    And Melacholy marked him for her own.

    Large was his bounty, and his soul sincere,
    Heaven did a recompense as largely send:
    He gave to Misery all he had, a tear,
    He gained from Heaven ('twas all he wish'd) a friend.

    No farther seek his merits to disclose,
    Or draw his frailties from their dread abode
    (There they alike in trembling hope repose),
    The bosom of his Father and his God.


    ELEGIE Traduit par Sir Tollemache Sinclair.

    La cloche du couvre-feu sonne le glas du jour s’en allant,Les troupeaux mugissants errent lentement à travers l’herbage,Le laboureur bien fatigué rentre chez lui très doucement.Le monde reste pour moi et pour l'obscurité en partage.Au crépuscule tombant, le paysage fuit à la vue,Et l’air silencieux garde un repos sacré, presque surhumain,Sauf quand l’escarbot chante sa chanson en volée éperdue.Ou que des tintements pesants endorment quelque parc lointain ;Excepté que, sur cette tour-là, de lierre toute couverte,Le hibou dormant se plaint doucement à la lune, tout bas,De ceux qui, vaguant vers le soir près de sa demeure si verte,Molestent son obscur royaume solitaire par leurs pas.Sous ces anciens ormes raboteux et sous l’ombre de cet if,Où le gazon, en de petits monticules pourris, s’élève,Chacun d’eux dans son étroite cellule pour toujours captif,Les rudes aïeux du village continuent leur long rêve.L’appel si frais du matin délicieux exhalant son encens,L’hirondelle matinale gazouillant en son nid de paille,Le chant aigu du coq, ni le cor résonnant, si doux aux sens,Ne les éveilleront jamais plus de leur dur lit de pierraille.Car jamais plus ne brûlera pour eux le doux foyer flambant,Aucune épouse ne les accueillera de son doux sourire,Les enfants ne souriront plus jamais au père retournant ;Grimpant sur ses genoux pour recevoir ses baisers dans un rire.Autrefois le blé mûr sous leur faucille tomba bien souvent,Le sol a souvent été fendu par le soc de leur charrue,Avec quelle joie ils ont mené leur lourd attelage au champ !Comme les bois s’affaissaient sous les coins pesants de leur massue !Mais que l’ambition ne se moque jamais de leur oeuvre utile,De leurs bonheurs domestiques, et de leur destin trop obscur ;Que la grandeur n’écoute, d’un sourire parfois plein de bile,Les simples et courtes annales de ces pauvres au coeur pur.La vanterie héraldique et la vaine pompe du pouvoir,Tout ce que la beauté, même les richesses jamais ne donnent,Attendent également l’heure inévitable, et sans espoir.Qu’au tombeau seul les chemins si beaux de la gloire nous moissonnent.Et vous, hommes bien trop fiers, n’imputez pas à ceux-ci la fauteSi la Mémoire n’éleva nul trophée sur leurs tombeaux,Où s’entend, à travers l’aile allongée et la voûte si hauteL’antienne résonnant de la prière les accents si beaux.Une urne historique peut-elle, ou bien même une image aimante,Rappeler l’âme envolée vers le corps qu’elle abandonna ?L’honneur peut-il faire revivre la poussière dégradante ?Est-ce qu’à l’oreille de la Mort la flatterie plaira ?Peut-être que ce triste lieu si négligé peut contenirUn coeur maintenant méprisé, jadis rempli du feu céleste,Des mains qui le sceptre doré d’un empire auraient pu brandir,Ou bien éveiller à l’extase une belle lyre modeste.Mais à leur intellect borné le Savoir sa glorieuse pageN’a jamais déroulée, si riche des dépouilles du temps ;L’accablante pénurie réprima leur bien noble rage,Et gela le doux cours du coeur, bercé par les plaisirs ardents.Plus d’un bijou, de la beauté la plus pure et la plus sereine,Dans les cavernes de l’Océan par le sable est tout couvert ;Plus d’une fleur naît sans être jamais vue, sa grâce est vaine,Et va dissipant son parfum si délicieux dans l’air désert.Quelque pauvre Hampden villageois qui dans sa conscience fièreAu petit hobereau, tyran de ses maigres champs, résista,Un Milton sans gloire, ignoré, peut dormir dans ce cimetière,Quelque Cromwell obscur, qui le sang de son pays ne versa.D’obtenir les applaudissements des sénats très attentifs,Et de mépriser toutes les menaces de ruine et de peine,Sur un pays riant de semer l’abondance en dons votifs,Et de lire leur histoire dans les yeux d’une nation saine,Le sort leur refusa tout cela, non seulement arrêtantLeurs naissantes vertus, mais il restreignit encore leurs crimes,Leur défendit à tous d’atteindre un trône en marchant dans le SangSur l’humanité de fermer du pardon les portes sublimes.Les peines de la vérité il leur défendit de cacher,Et de dissimuler la rougeur d’une honte sans excuse ;Ou bien sur l’autel de l’orgueil et du vain luxe, de brûlerL’encens divin allumé par la flamme pure de la Muse.Loin de l’ignoble lutte de la foule causant la folie,Leurs voeux bien modérés n’apprirent jamais à vaguer en vain,Le long de la vallée fraîche et séquestrée de la vie,Ils conservèrent le courant tranquille de leur doux chemin.Pourtant, chaque tombe est de tout affront pour toujours protégéePar quelque fragile monument qui là vient à l’oeil s’offrir ;De rimes pauvres et de sculptures informes décorée,Elle implore le sympathique tribut d’un touchant soupir.Leurs noms obscurs, leurs âges, épelés par la Muse illettrée,La place du renom et des élégies vont nous fournir,Et elle répand plus d’un texte sacré dans cette contrée,Enseignant au moraliste rustique comme on doit mourir.Car quel est l’homme. à l’oubli muet se trouvant toujours en proie,Quel est l’être si plaisant et anxieux, à jamais résigné,Qui laissa l’enceinte chaude d’un beau jour si rempli de joie,Qui sur sa vie un regard d’envie et de regret n’a jeté ?À quelque coeur aimant l’âme tendre en quittant le corps se fie,De quelques larmes bien pieuses l’oeil en se fermant a besoin,Et même de la tombe la voix de la nature s’écrie,Même de leurs anciens feux nos froides cendres sont le témoin.Sur toi, qui t’occupant des morts couchés sans honneur et sans gloire,Dans ces lignes si simples leur histoire naïve dépeins,Si par hasard, conduit là par la contemplation transitoire,Un être sympathique demandait quels furent tes destins,Alors Peut-être que quelque vieillard aux cheveux blancs dirait :Nous l’avons aperçu souvent avant le lever de l’aurore,Dans sa marche rapide la douce rosée il enlevait,Pour contempler le soleil sur la verte colline qu’il dore.Là-bas, au pied de ce hêtre élevé, balancé par la brise,Entrelaçant ses vieilles racines fantastiques, si haut,Il étendait vers midi son corps que la fatigue maîtrise,Contemplant le ruisseau murmurant auprès, sous le soleil chaud.Tout près de ce bois ombragé, souriant comme avec dédain,Il errait chaque soir, en murmurant sa triste fantaisie ;Un moment il était pâle et blême, comme un homme incertain,Plein de souci, souffrant d’un amour sans espoir, plein d’apathie.Mais un jour, on ne le vit pas dans le vallon accoutumé,Près de son arbre favori, ni même parmi la bruyère ;Un autre jour passa, mais sur le bord du fleuve d’à côté,Ni sur l’herbe du bois, il n’était endormi sur la fougère.Le lendemain, avec des chants funèbres, tous mélancoliques,Lentement, au triste cimetière nous l’avons vu porter ;Approche, et lis (car tu peux les lire) les vers si sympathiquesQue pour lui, sur la pierre sous l’aubépine, on vient de graver.Sur son obscur tombeau, les premières violettes de l'annéePar des mains invisibles sont jonchées à chaque printemps,La colombe y fait son nid, et y chante toute la journée,Et légèrement s impriment sur la terre les pas d enfants.

    ÉPITAPHE

    Ci-gît, la tête reposant sur le sein sacré de la terre,Un homme qui fut de la fortune et du renom inconnu :En son humble naissance la science ne put jamais se plaire,Et la mélancolie le marqua comme un homme perdu.Sa bonté fut large, et son âme fut toujours toute sincère,Enfin une récompense aussi large le ciel envoya,Il donna ses larmes (tout ce qu’il possédait) à la misère,Un sincère ami (tout ce qu’il désirait), du Ciel il gagna.Ne cherche plus désormais ses mérites, car ils ne s’exposent,Ou n’enlève pas ses faiblesses de cet endroit si sacré,Là pareillement en espoir tremblant à jamais ils reposent,Dans le sein de son père clément et de son Dieu bien-aimé. Écrit dans un cimetière de campagne.

    Bibliographie

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  • BIBLIOGRAPHIE
    Sources primaires :

    POE, Edgar Allan. Œuvres en prose. Traduites par Charles Baudelaire. Texte établi et annoté par Y.-G. Le Dantec. Paris : Gallimard, 1951, 1165 p. (Coll. La Pléiade).
    _______________ Contes. Essais. Poèmes. Traductions de Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Jean-Marie Maguin et Claude Richard. Edition établie par Claude Richard. Paris: Robert Laffont, 1989, 1600 p. (Coll. Bouquins).
    _______________The Collected Tales and Poems of Edgar Allan Poe. New York: Modern Library Edition, 1992, 1026 p.
    _______________ Selected writings of Edgar Allan Poe. Boston: Riverside Editions, 1956, 508p.


    Sources secondaires :

    Etudes critiques sur la relation Poe/Baudelaire et sur la traduction de Baudelaire.

    LEMONNIER, Léon. Les Traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire. Paris : Presses universitaires de France, 1928, 214 p.
    _________________ Edgar Poe et la critique française de 1845 à 1875. Paris : Presses universitaires de France, 1928, 339p.
    QUINN, Patrick Francis. The French Face of Edgar Poe. Carbondale : Southern Illinois Press, 1957, 310 p.
    VALERY, Paul. « Situation de Baudelaire », in Variété, in Œuvres I. Paris : Gallimard, 1957, pp. 598-613 (Coll. La Pléiade).
    WETHERILL, Peter Michael. Charles Baudelaire et la poésie d’Edgar Poe. Paris : A.G. Nizet, 1962, 219 p.
    VAN HOOF, Henri. Histoire de la traduction en Occident. Paris/Louvain-la-Neuve : Duculot, 1991, 367 p.
    BERRETTI, Jany. « Influençable lecteur : le rôle de l’avant-lire dans la lecture du Poe de Baudelaire. », in Palimpsestes n° 9, 2e trimestre 1995: La lecture du texte traduit. Paris : Presse de la Sorbonne Nouvelle, 1995, pp. 57-72.
    Dir. par ROSENHEIM, Shawn et RACHMAN, Stephen. The American Face of Edgar Allan Poe. Baltimore/London: The Johns Hopkins University Press, 1995, 364 p.
    JARDEZ, Dominique. La Réception de l’œuvre d’Edgar Poe en France de 1844 à 1877. Thèse de doctorat. Rouen, 1999, 498 p.
    SALINES, Emily. “Baudelaire and the Alchemy of Translation”, in The Practices of Literary Translation: Constraints and Creativity. Dir. par BOASE-BEIER, Jean et HOLMAN, Michel. Manchester: St. Jerome Publishing, 1999, pp. 19-30.
    BRIX, Michel. « Baudelaire, « disciple » d’Edgar Poe ? », in Romantisme. Revue du 19e siècle n°122, 4e trimestre 2003 : Maîtres et disciples. Paris : Sedes, 2003, pp. 55-70.


    Textes d’ Edgar Allan Poe et études critiques sur l’auteur et son oeuvre.

    Ed. par FOYE, Raymond. The Unknown Poe. an anthology of fugitive writings by E.A.Poe, with appreciations by C.Baudelaire, S.Mallarmé, P.Valéry, J.K.Huysmans and A.Breton. San Francisco: City Lights Books, 1980, 117p.
    RICHARD, Claude. Edgar Allan Poe: journaliste et critique. S.l., Librairie C. Klincksieck, 1978, 962 p.
    DUCREU-PETIT, Maryse. Edgar Allan Poe ou le livre des bords. Lille : Presses Universitaires de Lille, 1995, 262 p.
    Dir. par RICHARD, Claude. Edgar Allan Poe. Cahier de l’Herne n°26. Paris : L’Herne, 1998, 476 p.
    Textes de Charles Baudelaire et études critiques sur l’auteur et son oeuvre.

    BAUDELAIRE, Charles. Œuvres complètes. Paris : Robert Laffont, 2001, 1003 p. (Coll. Bouquins).
    BAUDELAIRE, Charles. Correspondance. Tomes 1 et 2. Paris : Gallimard, 1993, 1125 et 1149 p. (Coll.La Pléiade).
    ____________________ Un mangeur d’opium. Avec le texte parallèle des Confessions of an English Opium-Eater et des Suspiria de profundis de Thomas de Quincey. Edition critique et commentée par Michèle Stäuble-Lipman Wulf. Neuchâtel : Editions de La Baconnière, 1976, 507 p.
    ____________________ Petits poèmes en prose. Ed.critique par Robert Kopp. Paris : José Corti, 1969,
    ASSELINEAU, Charles. Charles Baudelaire : sa vie, son œuvre. Suivi de Baudelairiana. Cognac : Le Temps qu’il fait, 1990 (1ère éd: 1869), 133 p.
    CREPET, Eugène. Charles Baudelaire. Etude biographique. Genève : Slatkine Reprints, 1993 (1ère éd: 1906), 466 p.
    PEYRE, Henri. Connaissance de Baudelaire. Paris : José Corti, 1951, 235p.
    BUTOR, Michel. Histoire extraordinaire. essai sur un rêve de Baudelaire. Paris : Gallimard, 1961, 256p. (Coll. folio essais).
    PICHOIS, Claude. « Baudelaire ou la difficulté créatrice. », in Baudelaire, Etudes et témoignages. Neuchâtel : La Baconnière, 1967, pp.242-261.
    DAYRE, Eric. « Baudelaire, traducteur de Thomas de Quincey. Une prosaïque comparée de la modernité. », in Romantisme. Revue du 19e siècle n°106, 4e trimestre 1999 : Traduire au 19e siècle. Paris : Sedes, 1999, pp. 31-52.
    KOPP, Robert. Baudelaire, le soleil noir de la modernité. Paris : Gallimard, 2004, 159p. (Coll. Découvertes Gallimard Littératures).


    Textes théoriques ou critiques sur la traduction.

    BENJAMIN, Walter. « La Tâche du traducteur. », in Œuvres I. Paris : Gallimard, 2000 (1ère éd: 1923), pp. 244-262 (Coll. Folio Essais).
    STEINER, George. After Babel. Third Edition. Oxford : Oxford University Press, 1998 (1ère éd: 1975), 538p.
    BERMAN, Antoine. Pour une critique des traductions : John Donne. Paris : Gallimard, 1994, 275 p.
    ________________ La Traduction et la lettre ou l’auberge du lointain. Paris : Seuil, 1999, 142 p. (Coll. L’ordre philosophique).
    ________________ « L’Age de la traduction. « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, un commentaire », in La Traduction-poésie. à Antoine Berman. Dir. par M.BRODA. Strasbourg : Presses Universitaires de Strasbourg, 1999, pp.11-38.
    BERRETTY, Jany. « Mallarmé traducteur de Poe : quelques vers d’album. », in Atala n°2, 1999 : La Traduction. Rennes : CRU du Lycée Chateaubriand, 1999, pp. 143-154.
    OSEKI-DEPRE, Inès. Théories et pratiques de la traduction littéraire. Paris : Armand Colin, 1999, 283p.
    RICOEUR, Paul. Sur la traduction. Paris : Bayard, 2004, 69 p.

    Table des matières détaillée

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  • TABLE DES MATIERES



    TABLE DES ABREVIATIONS


    INTRODUCTION GENERALE


    PREMIERE PARTIE : LES MOTIVATIONS DE BAUDELAIRE

    INTRODUCTION

    A- L’enthousiasme
    1) Définition
    2) Enthousiasme et désir de traduire

    B- Les motivations d’ordre économique

    C- Les motivations inconscientes

    D- La stratégie personnelle

    CONCLUSION


    DEUXIEME PARTIE : LA CONSTITUTION DE LA SIGNIFICATION DE L’ŒUVRE DE POE


    INTRODUCTION


    A- Traduction et signification

    B- Les stratégies baudelairiennes de constitution de la signification de l’oeuvre de Poe
    1) Stratégies commerciales
    2) Instrumentalisation de la pensée et de l’œuvre de Poe par Baudelaire

    C- Position traductive de Baudelaire


    CONCLUSION


    TROISIEME PARTIE : TRADUCTION ET POESIE, OU L’INFLUENCE DE LA TRADUCTION SUR L’ŒUVRE DE POETE DE BAUDELAIRE


    INTRODUCTION

    A- Traduction et maturation
    1) Traduction et influence
    2) Traduction et prise de position

    B- Traduction et création poétique
    1) Créativité dans la traduction
    2) L’emprunt par la traduction dans la création poétique
    3) Traduction et invention d’un nouveau lyrisme

    CONCLUSION


    CONCLUSION GENERALE



    ANNEXE
    To Helen, by E.A.Poe
    A Hélène, traduit par S.Mallarmé
    A Psalm of Life, by H.W.Longfellow
    Le Psaume de la vie, traduit par Sir T. Sinclair
    Elegy Written in a Country Church-Yard, by T. Gray
    Elégie, traduit par Sir T.Sinclair


    BIBLIOGRAPHIE